Le Libraire - Index

Le Libraire - Le Libraire - Index

Essai
La chronique de Bernard Arcand
Triste Histoire
Les chapitres de conclusion des ouvrages de Louise Dechêne ont toujours été brefs et l’on dit qu’elle n’avait pas la prétention de
réussir à résumer en quelques lignes une recherche scientifique de plusieurs années. On imagine facilement ce qu’elle penserait
d’un compte rendu qui aurait une telle ambition. En particulier, lorsque l’ouvrage est de bonne taille (664 pages, dont 49 consacrées
aux annexes et 150, aux notes) et, surtout, quand il s’agit d’une œuvre que l’auteure n’a pu compléter avant la fin de sa vie.
Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français est
un témoignage, un beau geste de respect et de solidarité de la part de
quatre collègues et anciens étudiants qui ont assemblé les notes de
recherche qu’elle avait laissées sur sa table de travail et de nombreuses
fiches de lecture, pour ensuite les intégrer aux chapitres déjà
rédigés. Le tout forme un ensemble cohérent, quoique dense et parfois
complexe. Bien sûr, tous auraient préféré que Louise Dechêne
assure elle-même la rédaction de la version finale. Il est heureux que
dans un long avant-propos, Thomas Wien trace un fil conducteur des
douze chapitres et qu’en conclusion, Sylvie Dépatie et Catherine
Desbarats résument l’essentiel de la démonstration.
Le livre s’ouvre sur une histoire de frousse créée par une rumeur: au
début de l’hiver 1696, les habitants de la Nouvelle-France paniquent
à l’annonce (farfelue) qu’une flotte anglaise est sur le point d’envahir
le pays avec au moins quarante vaisseaux et plus de 10 000 hommes.
Le livre se termine sur une autre histoire de terreur: en 1759, on est
conscient dans les campagnes que les Anglais arrivent, on connaît le
récit de la déportation dramatique des Acadiens, tous sont convaincus
qu’ils haïssent les French and Indians et qu’ils voudront venger
les carnages infligés aux villages de la Nouvelle-Angleterre. Pis
encore, ces croyants crédules, depuis toujours assurés par l’Église
que leurs guerres étaient saintes, découvrent soudain que Dieu les a
abandonnés. Louise Dechêne savait raconter l’histoire comme une
série de drames humains et sous sa plume élégante, la guerre, cette
inquiétude constante en Nouvelle-France, restera toujours une horreur
absolue.
L’argument principal de ce livre suscitera fort probablement les
protestations des historiens traditionnels, du fait que l’analyse conteste
l’un des aspects précieux de la mémoire collective. Car
plusieurs affirment avec conviction que nos ancêtres nés ici, habitants
d’un pays neuf et sous influence amérindienne, ont rapidement
développé une « personnalité canadienne » (si l’on préfère, un
caractère, une mentalité ou même une identité) nouvelle, originale,
distincte de celle des immigrants français et fortement marquée par
un très net sentiment d’indépendance, un goût prononcé pour la
liberté et la contestation des mœurs et valeurs européennes. Ainsi,
nous serions différents de ces Français qui ont abandonné leur
colonie. À cela s’ajoutent des accusations qui, avec le temps, sont
quasi devenues sources de fierté: ces Canadiens étaient paresseux et
insoumis, ils respectaient trop peu l’autorité et se montraient, à la
guerre, des combattants féroces et imprévisibles. Louise Dechêne
cherche à démontrer que cette vision populaire n’est en fait qu’un
stéréotype imaginaire largement créé par la littérature de fiction ou
par les ennemis de la Nouvelle-France, qui accusaient ses habitants
de se comporter à la guerre comme de véritables sauvages, un stéréotype
maintenu par ceux qui aiment croire que nos ancêtres étaient
des êtres braves et très courageux animés par un fort sentiment
d’indépendance.
Au contraire, plusieurs indices portent à conclure qu’il serait plus
réaliste de considérer les habitants de la Nouvelle-France comme les
opprimés d’un régime colonial de monarchie absolue. De pauvres
Le peuple, l’État et
la Guerre au
Canada sous le
Régime français
Louise Dechêne,
Boréal, 666 p.,
39,95$
Édition préparée
par Hélène Paré,
Sylvie Dépatie,
Catherine
Desbarats et
Thomas Wien.
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008
55
Sens critique
paysans soumis aux exactions répétés d’un régime dominé par les
préoccupations militaires, et qui n’ont jamais cessé de craindre et
de préparer la guerre contre un ennemi iroquois ou anglais,
sauvage ou protestant, réel ou supposé. Les humbles serviteurs
d’un État militaire qui luttait tout autant pour les conquêtes territoriales
en Amérique que pour des questions aussi exotiques que
la guerre de Succession à la cour d’Autriche. Les premiers
Canadiens devaient travailler dur pour assurer leur survie et, par
surcroît, payer un tribut à la milice, à l’Église, aux autorités civiles
et à la cour de France. Un tribut en chair et en sang quand leurs
fils étaient tués à la guerre, un tribut en nature quand ils se privaient
de nourriture pour nourrir l’armée ou enrichir le roi. Tout
cela encadré dans un régime de crainte de la loi, du roi, des
Sauvages, de Dieu et des Anglais. Bref, un peuple fortement soumis
aux exactions de la milice comme aux tribunaux militaires. Face à
cette surcharge de sacrifices et d’engagements obligatoires, certains
ont choisi d’échapper à ce régime répressif en quittant la
Nouvelle-France pour aller parcourir ce nouveau continent et
devenir immigrants, sinon réfugiés politiques, dans une société
amérindienne. On en parle aujourd’hui comme de grands coureurs
des bois, de nobles et remarquables oubliés. Mais, de fait, ils furent
très peu nombreux. L’immense majorité des habitants d’ici
demeurèrent toujours de pauvres et courageux paysans serviles
obéissant aux lois du régime colonial.
L’argument est bien mené. Mentionner ici deux ou trois indices de
preuve serait faire insulte à l’ampleur de la démonstration. Il faut
lire Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime
français. Louise Dechêne était très exigeante envers elle-même et
elle demande au lecteur de l’accompagner dans son analyse, un
effort qui dépasse largement le travail que s’imposent généralement
les rédacteurs de discours de nos politiciens chaque fois
qu’ils ressentent l’urgence de se prononcer sur le sens véritable de
l’histoire du Québec et les leçons qu’il faudrait en tirer.
En six pages à peine, la conclusion prudente rédigée par Sylvie
Dépatie et Catherine Desbarats se termine sur un constant dévastateur:
la tradition de soumission aux ordres établis du peuple de
la Nouvelle-France allait par la suite très bien servir d’autres
puissances, les autorités britanniques et l’Église romaine. Les
mauvaises langues ajouteraient que leurs descendants ont deux
fois dit non à leur indépendance et sont aujourd’hui les plus grands
consommateurs au monde d’assurances personnelles. Louise
Dechêne nous a quittés, et son Histoire est triste.
Bernard Arcand est un anthropologue qui s’intéresse
avant tout à la préhistoire et à la société moderne, dans le
but de retracer les liens entre les deux. Ses ouvrages ont
notamment été publiés chez Boréal.