Le Libraire - Index

Le Libraire - Le Libraire - Index

ELLES COURENT AVEC LES LOUPS
La promesse du loup de Dorothy Hearst inaugure la trilogie Les chroniques
du loup aux Éditions Albin Michel (Le voyage des loups et L’esprit des
loups suivront en octobre 2009 et 2010). On y raconte de quelle manière
ces animaux sauvages ont permis aux hommes, en leur apprenant à chasser
en groupe et à défendre leur territoire, de devenir l’espèce dominante
sur terre. Racontée par la voix d’une jeune louve prénommée Kaala, cette
aventure épique pour petits et grands est loin d’être farfelue; de nombreux
scientifiques ont donné leur aval à la romancière. En parlant du loup, le
fascinant carnassier se retrouve au cœur des deux autres romans majeurs
de la rentrée: La tendresse des loups de Stef Penney (Belfond) et Effigie
d’Alissa York (Alto). La tendresse des loups a raflé les Costa Book Award du
meilleur roman et de la meilleure première œuvre. Il s’agit d’une épopée
campée au XIX e siècle dans le Grand Nord canadien. Les vastes espaces, la
rigueur hivernale, un trappeur égorgé, une mère d’origine écossaise cherchant
son fils adoptif disparu: ce livre habité de personnages magnifiques
révèle le talent brut de Penney, dont on n’a probablement pas fini d’entendre
parler. Effigie, qui a été en lice pour prix Scotiabank Giller, est une
fresque empreinte de passion et de sauvagerie. Au milieu du XIX e siècle,
dans un ranch habité par un chasseur et éleveur de chevaux émérite de
religion mormone ayant quatre épouses, un loup rôde la nuit à la recherche
de ce qu’on lui a pris à coups de fusil. Dans ce roman à l’atmosphère
chargée de sensualité, l’auteure canadienne fait bien plus que peindre l’étrange
quotidien d’un clan de mormons de l’Utah en 1867; elle crée des
personnages étoffés, attachants, et met en lumière certains pans de l’histoire
américaine, notamment la ruée vers l’or et l’attaque de Mountain
Meadows, au cours de laquelle nombre de pionniers furent massacrés par
des mormons avec la complicité de certains Indiens. L’homme, soumis à
ses pulsions animales, triomphera-t-il de la bête?
Incontestablement, Effigie est de ces œuvres qu’on
n’oublie pas de sitôt. Quoique campé dans un cadre
contemporain, La confrérie des mutilés de Brian
Evenson (Le cherche midi) n’en réfère pas moins à
l’histoire mormone en la personne du leader Brigham
Young, qui était le président de l’Église des fidèles
tout en occupant les fonctions de gouverneur de
l’Utah. Ce roman acclamé par la critique raconte comment
un détective privé amputé d’une main gagne la
confiance des membres d’une secte de mutilés volontaires
(évoquant par là le rituel du sacri-
Effigie, qui a été en lice pour prix
Scotiabank Giller, est une fresque
empreinte de passion et de
sauvagerie.
fice du sang pour la rémission des
péchés, prôné dans les enseignements
des Saints) afin de résoudre une affaire
de meurtre.
DES MONDES À PART
S’annonçant des plus passionnants, Lilliputia de Xavier
Mauméjean raconte, sous le couvert de la romance, un fait historique
incroyable du début du XX e siècle: la création, sur Coney
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008
33
208 livres pour l’automne 2008
On termine ce tour des fictions françaises les plus intéressantes de la
saison avec L’accordeur de pianos de Pascal Mercier (Libella/Maren
Sell), qui nous a donné Train de nuit pour Lisbonne. Usant d’une narration
classique, Mercier choisit la voix de jumeaux qui se remémorent
(et tentent de comprendre) l’événement qui a brisé leur famille: le jour
où leur père a tué d’un coup de pistolet un grand ténor italien.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
Auteur d’un best-seller qui sera adapté au cinéma par Johnny Depp (Un
acte d’amour, 2007), le Londonien James Meek signe Nous commençons
notre descente, un roman complexe décrivant la lente chute d’un
reporter de guerre et écrivain aussi raté qu’antipathique (Métaillié). Dans
un registre moins sombre, les fans de Kate Atkinson seront ravis de
retrouver le détective privé désabusé de La souris bleue dans À quand
les bonnes nouvelles? (De Fallois). Depuis Dans les coulisses du musée,
la romancière anglaise s’est acquis l’admiration des lecteurs grâce à ses
inclassables mélanges d’intrigue policière, de roman psychologique et de
saga familiale. Les retrouvailles avec le Britannique David Lodge seront,
elles aussi, des plus agréables. Tragicomédie autobiographique, La vie en
sourdine raconte le calvaire que vit un professeur de linguistique, veuf et
solitaire, qui prend sa retraite à cause de problèmes d’ouïe (Rivages). Il
croyait s’être tiré d’affaire, mais c’était sans compter sur une étudiante
qui le persécutera. L’auteur de Pensées secrètes signe un roman réussi
portant sur Les troubles auditifs, dont il souffre d’ailleurs lui-même.
Place d’Armes du Canadien Scott Symons est, plus de quarante ans après
sa première parution, en 1967, traduit en français chez XYZ éditeur.
Quittant ville, femme, enfant et carrière, Hugh Anderson, alter ego de
Symons, est un écrivain exilé à Montréal qui travaille à l’élaboration de
son propre personnage, lui aussi écrivain. Mise en abyme doublée d’un
roman graphique bien avant l’heure puisque ponctué d’éléments visuels,
Place d’Armes a causé un scandale à l’époque de sa parution en raison de
l’évocation du milieu gai. Auparavant publiée chez Plon et 10/18, Camilla
Gibb passe chez Leméac. Le miel d’Harar fait vivre « une véritable rencontre
avec l’Éthiopie musulmane ». Née en Angleterre mais ayant grandi
à Toronto, Gibb, qui est la vice-présidente du PEN-Club canadien, a
vécu dans ce pays du Tiers-Monde. À découvrir. En coédition avec les
Éditions de l’Olivier, Boréal publie le recueil de nouvelles Fugitives
d’Alice Munro, l’une des plus importantes ambassadrices de la littérature
canadienne dans le monde.
Bien que la majeure partie de leur automne soit consacrée aux poids
lourds français avec, notamment, Les accommodements raisonnables de
Jean-Paul Dubois (lire la chronique de Michel Vézina, page 57), les Éditions
de l’Olivier n’en ont pas pour autant oublié l’Amérique, ce terreau
fertile où elles puisent de grands auteurs. Romancier et nouvelliste des
plus respectés, lauréat de multiples honneurs dont le Pulitzer
Dans Le ministère des Affaires spéciales, on suit un père et son fils
chargés d’effacer sur les pierres tombales les noms de trépassés
jugés persona non grata.
Island, qui abritait alors un grand parc d’attractions, d’une ville construite sur le modèle de Nuremberg et regroupant 300 personnes de petite
taille (Calmann-Lévy). Une plongée hallucinante au cœur d’une fâcheuse expérimentation! Remarqué avec ses nouvelles (Pour soulager d’irrésistibles
appétits, 2000), Nathan Englander, exceptionnellement doué, signe un premier roman « des métamorphoses et de la terreur »,
Le ministère des affaires spéciales (Plon). Buenos Aires, années 70. On suit un père et son fils chargés d’effacer sur les pierres tombales les
noms de trépassés jugés persona non grata par le régime militaire tandis qu’en parallèle, les parents d’un « disparu », aboutissent au ministère
des Affaires spéciales et se heurtent à une administration à la complexité kafkaïenne. Si le volet français s’avère florissant chez Albin
Michel, notamment grâce à l’ajout de taille au catalogue que représente le septième roman d’Alice Ferney, le volet étranger est loin de tirer
de l’arrière, comme en témoigne ce roman qui nous arrive bardé de quelques-uns des importants prix littéraires internationaux: Le ministère de la douleur de
Dubravka Ugresic. Traduit du serbo-croate, il met en scène une professeure de littérature à l’université d’Amsterdam ayant fui la Yougoslavie, et son groupe d’étudiants,
parmi lesquels plusieurs travaillent dans le fameux sex-shop de la capitale des Pays-Bas qui donne son titre au livre. Ayant comme toile de fond la
guerre, la destruction, l’exil et sur la perte des repères, ce roman dont l’auteure elle-même a été contrainte de quitter la Croatie, provoque tout autant qu’il émeut.
Grandiose également dans l’ampleur de son sujet mais davantage marqué par un imaginaire picaresque, Le soldat et le gramophone de Sasa Stanisic, né en 1976
en Bosnie-Herzégovine (Stock). Dans l’ancienne Yougoslavie, juste avant de mourir, un grand-père donne à son petit-fils un chapeau de magicien et une baguette
magique. À lui, maintenant, de réinventer le monde. Traduit de l’américain, Les hommes perdus de Brian Leung explore les relations père-fils et la question de
l’héritage culturel et émotionnel (Albin Michel). Après un quart de siècle de silence, Westen Chan est invité en Chine par son père, qu’il n’a pas vu depuis l’âge
de 8 ans. Chan laisse donc sa belle-famille américaine pour renouer avec cet homme devenu étranger dont il apprendra, au fil de son voyage au pays de ses
racines, les lourds secrets. Un roman du souvenir et de la réconciliation porté par une écriture sublime.
^
(suite p. 37)
^