Le Libraire - IndexLe Libraire - Le Libraire - IndexCet homme, c’est Erik Davidsen, psychiatre. Et c’est
aussi le narrateur qu’a choisi l’écrivaine Siri Hustvedt
pour nous guider dans son dernier et superbe roman,
Élégie pour un Américain. En entrevue téléphonique
avec le libraire, l’auteure explique avec une certaine
gravité qu’elle a opté une fois de plus, afin d’exprimer
son propos, pour une voix masculine, parce que « les
hommes ont encore, malgré tout, une autorité plus
grande dans notre société ». Ce propos est multiple,
car le livre, formé de nombreux tableaux, présente
maints personnages qui se croisent, interagissent, s’aiment
ou s’affrontent et souffrent, surtout, sur fond de
cimes new-yorkaises. La New-Yorkaise dans l’âme
qu’est d’ailleurs l’écrivaine d’origine norvégienne
confirme que sa dernière œuvre parle tant de relations
entre les êtres, de solitude, que de filiation et de quête
de ses propres racines.
Écrire avec le père
« Ma sœur l’appelait “ l’année des secrets ” mais à
présent, avec le recul, j’ai fini par comprendre que ce
temps n’était pas celui de ce qui était là, mais de ce qui
n’y était pas. »: Élégie pour un Américain s’ouvre sur
la mort du père du protagoniste principal et de sa sœur.
« Ce roman est né dans des circonstances comparables,
explique Siri Hustvedt. Mon père était très malade,
tout près du terme de son existence, et lui aussi tenait
un journal, écrivait des lettres, ses mémoires pour ses
proches. Dans le livre, je reprends d’ailleurs des pans
entiers de ses textes, quasiment intouchés. Ce fut ma
façon personnelle d’appréhender cette perte et de lui
rendre hommage, mais aussi, à travers le livre, de parler
d’héritage familial, de transmission des valeurs, de
ce qui fait que les enfants sont, au moins en partie, ce
que leurs parents leur ont légué. »
Parmi ces legs, des secrets, qu’Erik et sa sœur Inga, ellemême
fraîchement veuve d’un écrivain (l’écriture est
omniprésente dans le roman), chercheront à comprendre
avec, au cœur, la crainte de voir leurs univers, leurs
certitudes, vaciller, exploser même. Plusieurs personnages
sont porteurs d’une histoire cachée ou maquillée,
et tous, confirme Siri Hustvedt, ont vécu un traumatisme,
parfois léger, parfois destructeur. « Il est évident
que je ne pouvais écrire sur le New York de 2003, donc
post-11 septembre, sans évoquer la chute des tours
jumelles, estime-t-elle. Mais il faut souligner aussi que
cet épisode incarne parfaitement le sujet du traumatisme,
central au livre et que l’on retrouve chez mes
personnages: le père qui a vécu la guerre, les patients
qui tentent de panser les plaies de leur jeunesse, Inga et
sa fille, qui cherchent à comprendre le mari et le père
maintenant disparu. »
La gloire de mon père
Dans le New York post-11 septembre, un homme parle, ressent, aime, analyse ses semblables, fait des rencontres
déterminantes ou anodines. Un homme tend la main aux siens en détresse, souffre avec ses patients qui évoquent
leur enfance sordide. Un homme, aux racines norvégiennes, qui est aussi en deuil de son père, ce père dont il scrute
le journal pour comprendre le passé et s’interpréter lui-même à travers ce miroir déformé.
Raconter pour guérir
« Lors de l’une de nos sorties, Marit portait un pull
rose pelucheux qui perdait ses poils comme un colley
au printemps. Je devais l’avoir serrée dans mes
© Marion Ettlinger
S IRI H USTVEDT
Par Florence Meney
bras quand nous nous étions dit au revoir, car le
lendemain matin je me suis aperçu que ma veste
était autant dire rose de fibres qui y étaient restées
accrochées. Durant la demi-heure qu’il me fallut
pour détacher, un par un, ces filaments, je sentis
enfler en moi un irrésistible sentiment de tendresse,
de la sorte qui vous envahit tout entier et
fait de vous de la guimauve. Si l’on me disait que je
ne peux conserver qu’un seul souvenir de ma vie et
que tous les autres doivent disparaître, je choisirais
celui-là, moins par nostalgie romantique que parce
que cet événement a marqué dans ma vie un
moment déterminant. »
L’idée du traumatisme individuel et collectif est
donc au centre du livre, mais aussi celle qu’il est
possible de guérir, de recoller les morceaux. Cela
fait que le lecteur émerge d’Élégie pour un
Américain empli d’un sentiment de légèreté, de
vague espoir, voire de franc optimisme. « S’il y a
une chose que j’aimerais que les lecteurs gardent
de mon livre, explique Siri Hustvedt, c’est que nous
avons tous en nous des paysages internes complexes;
nous marchons tous, nous nous croisons,
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008
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Littérature étrangère
nous rencontrons, avec nos traumatismes intimes.
Or la possibilité de guérir existe si nous trouvons
d’autres gens avec qui partager, si nous trouvons,
surtout, le moyen de dire les choses, de raconter
notre histoire. »
Élégie pour un Américain parle d’enfants d’immigrants
ou d’immigrants fraîchement arrivés aux
États-Unis. On y rencontre donc cette famille aux
racines norvégiennes, mais aussi la belle Miranda
dont s’éprend Erik, Miranda au sang jamaïcain.
Cette fiction s’inscrit également dans la lignée de
ces grands romans new-yorkais (parlera-t-on de
fresque?) qui incarnent la ville mythique dans leurs
pages. Celle qui est l’épouse d’un autre amoureux
fou de la métropole américaine, le romancier Paul
Auster, nous fait bien sentir la Grosse Pomme et,
surtout, l’attachement qu’elle lui porte. Mais chez
Siri Hustvedt, contrairement à d’autres, le tissu
urbain se fait léger, discret, complice, presque
jamais étouffant. Quand on lui fait remarquer que
ses quartiers, ses ruelles, sont le plus souvent
paisibles, presque tranquilles pour une mégapole,
l’auteure confirme: « Vous savez, mon New York
est celui de ma classe, soit la classe moyenne, celui
de quartiers calmes dans lesquels, si on tend bien
l’oreille, on entend plein de bruits infimes et
jusqu’au chant des oiseaux. »
Identité et empathie
Issue d’une famille d’immigrés norvégiens, Siri grandit
dans le Minnesota pour ne s’installer dans la métropole
américaine qu’en 1978. Amoureuse de New York, Siri
Hustvedt y trouve un lieu privilégié pour sa création.
Elle qui a signé cinq romans substantiels dont Les yeux
bandés, L’envoûtement de Lily Dahl et Tout ce que
j’aimais (Prix des libraires du Québec 2004), en plus de
textes de poésie et de nouvelles ainsi que d’essais, confesse
qu’elle n’aimerait pas vivre ailleurs pendant une
trop longue période. Son œuvre parle abondamment
de la quête d’identité et de la complexité de ce qui nous
façonne. Ces thèmes sont magistralement exploités
dans Élégie pour un Américain, mais, plus important,
ce roman parle de chaleur et d’entraide entre les
hommes. Il constitue, de plus, un immense plaisir de
lecture grâce à l’originalité et à la profondeur de ses personnages,
à commencer par celui du narrateur, alter
ego plein d’empathie.
Élégie pour un
Américain
Actes Sud/Leméac,
400 p., 37,95$