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Pourquoi écrire? Pourquoi s’acharner à coucher des mots sur papier, alors que le monde
souffre et que les gens donnent parfois l’impression ne plus en avoir que pour les plaisirs sans
efforts, les divertissements superficiels et l’incessant bavardage public? C’est la question à
laquelle les écrivains Donald Alarie et Serge Patrice Thibodeau ont l’air de vouloir répondre,
l’un entre les lignes d’un bref roman, l’autre entre marge des vers d’une suite poétique
dense et intense.
L’écriture comme planche de salut
Jusqu’à tout récemment, Donald Alarie enseignait la littérature au
collégial. Parallèlement à cette carrière, il a élaboré au fil des
trente dernières années, dans une discrétion à l’image même de
son écriture, une œuvre intimiste mais forte, cohérente et personnelle.
Couronnée par le Prix à la création artistique du Conseil des
arts et lettres du Québec, cette œuvre, qui l’apparente à des
écrivains tels André Berthiaume ou Pierre Châtillon, compte
désormais une vingtaine de titres: romans, fictions pour la
jeunesse, recueils de nouvelles ou de poésie.
Placé sous le parrainage intellectuel de José Cabanis et de Jacques
Poulin, dont on peut lire des exergues particulièrement justes, son
plus récent opus suit les hauts et les bas de la vie d’un homme
d’âge mûr, devenu écrivain « tout naturellement » (et presque
malgré lui, dirait-on), un créateur modeste qui mène sa barque
loin, bien loin du feu des projecteurs. Prénommé David, ledit
scribe originaire de Gaspésie vit en périphérie de Montréal, un peu
à l’instar d’Alarie, qui réside dans Lanaudière. Peu connu mais
satisfait de ses lecteurs, qui lui sont fidèles à défaut d’être nombreux,
David « était conscient que le fait de devenir écrivain lui
avait donné, en quelque sorte, un statut particulier [...] un sens de
plus à sa vie ». Cette conviction secrète lui permet de mieux
affronter le désarroi et le spleen qui l’étreignent au moment de sa
séparation avec Johanne, survenue alors que leur fille Annie était
encore gamine.
Manifestement, Donald Alarie ne destine pas David et les autres à
des lecteurs qui ne jurent que par les grands coups de théâtre, les
péripéties rocambolesques et les dialogues cinglants et trop souvent
artificiels. On ne trouve rien de tout cela ici. À la place, on se
délectera de la chronique douce-amère des jours qui passent, de
petits bonheurs en drames sans échos, de joies infimes en deuils
profonds. Des plaisirs de la menuiserie en amateur à la mort d’un
proche, pour tout dire. Rien de plus, rien de moins. Et tout est là.
Aussi, on savourera la description fine et minutieuse de ce quotidien
qui ressemble à s’y méprendre à la vraie vie, au fil de
chapitres très brefs, qui évoquent les tableaux miniatures des
peintres japonais ou encore des instantanés au polaroïd. Sans être
plus tourmenté que la moyenne des ours, il nourrit des doutes, le
David; des doutes sur son existence, sur ses choix, sur sa vocation.
Heureusement qu’une lectrice avait su le rassurer sur l’importance
de son art en lui écrivant que sa poésie l’avait aidée à vivre.
Pourquoi écrire? Peut-être juste pour cela, tout simplement: pour
adoucir le cours du temps, ainsi que le proposait Jorge Luis Borges
à qui Alarie fait en quelque sorte, sans le moindre éclat, une sorte
d’écho.
L’écriture et la rédemption
L’un des rares écrivains à avoir mérité deux fois le Prix littéraire
du Gouverneur général en poésie (en 1996 pour Le Quatuor de
l’errance, L’Hexagone, et en 2007 pour Seul on est, Perce-neige),
l’Acadien Serge Patrice Thibodeau habite lui aussi notre
république des lettres depuis belle lurette. Ceux et celles qui
fréquentent son œuvre, maintes fois saluée par les critiques et les
jurys les plus prestigieux, savent à quel point le Moyen-Orient,
berceau des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, exerce
La chronique de Stanley Péan
Le Verbe et la Chair
David et les autres
Donald Alarie, XYZ
éditeur, 120 p., 20$
Les sept dernières
paroles de Judas
Serge Patrice
Thibodeau, Éditions
de l’Hexagone,
80 p., 14,95$
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008
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Littérature québécoise
sur lui une fascination qui n’a rien de l’ébahissement naïf du
touriste et tout de la curiosité métaphysique. Dans son plus
récent recueil, Les sept dernières paroles de Judas, le poète s’intéresse
au mal-aimé des douze apôtres du Christ, le traître qui,
paradoxalement, se révèle le personnage fondamental de la
Passion de Jésus, l’instrument du Destin sans lequel il n’y aurait
pas pu y avoir d’Église ou même de chrétienté.
Sorte de palimpseste des textes évangéliques officiels, Les sept
dernières paroles de Judas propose une autre lecture des événements
qui ont mené à la Dernière Cène et à ses lendemains
ensanglantés. Oublions alors les trente deniers maudits, dont le
bénéficiaire ne se résolut jamais à jouir, préférant se pendre dans
la honte. Au fil des sept séquences qui composent le livre, le
poète prête une voix à la fois sensuelle et hiératique à ce disciple
honni sans qui l’incontournable sacrifice de la chair ne se fera
pas — Iscariote le sait, apparemment, ou du moins il pressent
devoir s’y résoudre — et qui, peut-être pour cette raison, donne
à entendre cet amour quasi charnel qu’il éprouve pour son
Maître au moment de le condamner à la croix par un baiser.
Je l’ai aimé plus que tous les onze
Réunis ; abattu, j’ai posé le front
Sur chacun de ses pas
Malgré mon aversion naturelle pour la littérature pieuse (les
bondieuseries de Claudel, Péguy et Mauriac, très peu pour moi,
merci!), j’ai été littéralement envoûté par ces vers d’une densité
peu commune, aux accents résolument modernes. On est loin du
petit catéchisme, tenez-vous le pour dit. Premier jalon d’un triptyque
dont les deux prochains volets porteront sur Marie-
Madeleine et Saint-Thomas, deux autres figures problématiques
des Évangiles, le recueil de Serge Patrice Thibodeau suscite bien
des réflexions sur les notions contradictoires du bien et du mal,
du libre-arbitre et de la destinée, de l’amour inconditionnel et
des trahisons parfois cruellement nécessaires. À la loterie de l’existence,
il arrive, comme on le sait fort bien, que les nécessités
du plus grand nombre l’emportent sur les désirs des individus. À
quel prix la rédemption, dans ces conditions? Et cette rédemption
promise à tous l’était-elle aussi à Judas? Thibodeau se garde
bien de donner des réponses toutes faites et prédigérées à ces
questions; l’auteur est après tout plus poète que philosophe ou
théologien, et c’est tant mieux pour lui comme pour nous.
Pourquoi écrire alors, si ce n’est pour résoudre les énigmes dont
les mystères troublent autant le cœur que la raison? Tout simplement
peut-être pour apaiser par le Verbe les tourments
de la Chair.
Écrivain prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, animateur à
Espace Musique, trompettiste très amateur et père
de famille épuisé, Stanley Péan est rédacteur en
chef du libraire.