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Le monde du livre
Liberté en péril
En cet État où l’on prétend avoir à cœur le droit
du public à une information de qualité, aucun
ministre, aucun député ne se scandalise qu’un
groupe de presse puisse imposer aux employés
syndiqués d’un de ses journaux un lock-out qui
n’en finit plus. Et seuls quelques artistes et intellectuels
osent prendre ombrage de l’idée qu’un
gouvernement propose l’instauration de
mesures fiscales visant à priver d’une partie de
leur financement étatique des œuvres cinématographiques
jugées par anticipation dommageables
pour l’ordre public.
Il y a quelque temps, sur les ondes et les plateformes
de Radio-Canada, on s’intéressait à la
liberté d’expression à l’occasion d’une semaine
consacrée à ce thème. En notre ère de relativisme
et de marchandisation tous azimuts,
l’exercice n’était pas gratuit. Que signifie ce
terme de « liberté d’expression » quand on sait
qu’il n’existe plus que quatre quotidiens
indépendants à l’échelle nationale: Le Devoir,
The Whitehorse Star, le Flin Flon
Reminder et L’Acadie Nouvelle?
La formidable prolifération des
canaux de diffusion à
laquelle on assiste
n’a produit
que très
peu de nouvelles
sources d’information.
Elle a seulement
permis la démultiplication
de l’écho des mêmes voix, de l’image des
mêmes tronches qui rejouent sur toutes les
scènes la même comédie de liberté.
On en a un bel exemple avec le cas de Richard
Martineau, le soi-disant « franc-tireur » de
service qui sévit à Télé-Québec, dans Elle
Québec, sur LCN quotidiennement et comme
chroniqueur pigiste (en italiques, pour l’ironie)
dans les deux principaux journaux de Quebecor
quatre fois par semaine. Du temps où il dirigeait
le Voir, ce même Martineau signait dans sa
chronique Ondes de choc (« Leçon de français
n o 21 », 6 mars 2003) un vigoureux réquisitoire
contre la convergence telle que pratiquée dans
l’Empire au service duquel il œuvre désormais
comme fou du roi à la pige. « L’empire
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
8
L’éditorial de
Stanley Péan
En ce début du XXI e siècle, dans un certain pays démocratique, personne au
gouvernement ne trouve rien à redire au fait qu’une compagnie aurifère intente une
poursuite-bâillon contre un éditeur et ses auteurs qui reprennent, dans un livre
controversé, des informations (pourtant disponibles ailleurs) qu’elle estime
dommageables pour sa réputation. Nul ne s’indigne non plus qu’on décourage la
diffusion des images du retour en cercueils des soldats victimes d’une guerre qui
s’éternise et dont personne ne voulait, nuisibles pour le moral des troupes.
Quebecor, écrivait Martineau, est comme un
cochon. Rien ne se perd, tout se mange, on fait
du gras avec la viande, de la sauce avec du gras,
de l’eau avec de la sauce, tout est bon, tout peut
servir, tout se recycle, tout se vend. »
Tout se vend, certes. À commencer par les
principes, les convictions, la liberté de pensée.
J’ai pourtant la certitude que certains cyniques
auraient intérêt à relire l’excellent ouvrage de
Jean Daniel, Avec Camus: Comment résister à
l’air du temps (Gallimard, 2006), qui illustre à
quel point les choses ont peu changé depuis la
fin de la Deuxième Guerre mondiale, sinon
pour le pire. Soixante ans après la
libération de Paris, les médias
appartenant aux grands
patrons qui dictent
les règles du
jeu à nos
gouvernements
réputés
démocratiques nous
offrent à toutes les antennes
et sur toutes les plateformes
l’équivalent du pain et des jeux destinés
à divertir les masses: « On nous dit: c’est cela
que veut le public, argumentait au lendemain de
l’Occupation l’auteur de L’Étranger, cité par
Jean Daniel. Non (sic) le public ne veut pas cela.
On lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce
qui n’est pas la même chose. Or le public, lui
aussi (sic) a réfléchi pendant quatre ans et il est
prêt à prendre le ton de la vérité puisqu’il vient
de vivre une terrible épreuve de vérité; mais si
vingt journaux tous les jours de l’année soufflent
autour de lui l’air même de la médiocrité et de
l’artifice, il respirera cet air et ne pourra plus
s’en passer. »
Écrivain prolifique, président de
l’Union des écrivaines et écrivains
québécois, homme de radio à ses
heures, trompettiste très amateur et
père de famille épuisé, Stanley Péan
est également rédacteur en chef
du libraire.