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Littérature jeunesse
« J’ai grandi à Amos, à 7000 km de ce camp, et
cette histoire circulait. Des années après, je l’avais
complètement oubliée, précise Sylvie Brien, l’une
des rares auteures québécoises à être publiées
chez Gallimard Jeunesse. J’ai retrouvé un roman
de mon arrière-grand-père, Éric Dupont, et je suis
tombée sur un petit paragraphe qui mentionne
l’existence de ce camp. Ce sont des horreurs
récentes qui se sont passées sur notre territoire. »
À la suite de cette découverte, Brien décide d’exhumer
cette sombre histoire, toujours animée par
le devoir de mémoire qui porte tous ses livres.
« Comme auteure, j’ai un rôle social. Il s’agit
d’aller brasser la mémoire populaire. C’était tombé
dans l’oubli, et tout le monde pensait que c’était
des Allemands ukrainiens », rapporte-t-elle. Pour
faire la part du vrai et du faux, elle s’est lancée
dans une fouille minutieuse. « Le travail de
défrichage a pris deux à trois mois. J’ai retrouvé un
ancien reportage d’un cinéaste ukrainien, Yurij
Luhovy, à Télé-Québec. Il avait interviewé les
enfants des survivants. Je lui ai téléphoné et cela
m’a confortée dans les preuves qui construisent le
récit », explique Sylvie Brien.
Elle a donc donné une voix à Peter, 14 ans, qui
débarque à Québec en ce 15 février 1915. Il est
accompagné de sa grand-mère, Zabalète, et de son
grand-frère, Iwan. Ensemble, ils fuient l’Autriche-
Hongrie, en proie à la guerre depuis le 6 août 1914.
Jetés sur le chemin de l’exil, il fallait à tout prix
« embarquer sur un bateau en partance pour le
Canada, avec comme principal bagage, notre rêve
de liberté », raconte Peter. Mais ce rêve va bientôt
tourner au cauchemar. Alors qu’ils pensent avoir
trouvé la paix malgré leur chambre d’hôtel misérable
et la faim qui leur broie l’estomac, les
autorités arrêtent Peter et Iwan. Ils sont coupables
d’être de la graine de vermine, ennemie et illégale,
et sont expédiés dans le premier train qui part en
direction du camp de détention de Spirit Lake.
De l’amour avant toute chose
En laissant leur mamie derrière eux, leur famille si
unie explose. Peter apprend la vérité sur sa naissance:
il a été adopté. « J’ai moi-même été adoptée,
annonce l’auteure. À travers la relation de
mamie Zabalète, Peter et Iwan, je veux montrer
que les liens du sang n’ont aucune importance et
que seul compte le lien spirituel. Mes parents
adoptifs m’ont transmis des valeurs fortes, dont
l’amour d’autrui. » À son avis, Peter lui ressemble
beaucoup, car il lutte contre l’adversité et retient
une philosophie au contact de gens qui s’aiment.
En plus de cette révélation qui lui fait quitter le
monde de l’enfance, son frère et lui vont plonger
Sylvie Brien
Enfants de la mémoire
« Un être sans mémoire est un être sans avenir », dit grand-mère Zabalète, l’un des principaux personnages du dernier roman
de Sylvie Brien, Spirit Lake. Au Canada, le gouvernement fédéral a ouvert vingt-quatre camps de détention, dont quatre au
Québec durant la Première Guerre mondiale. Des prisonniers civils de nationalité ennemie, majoritairement des immigrants
ukrainiens non naturalisés, y étaient enfermés. Considéré comme l’unique véritable camp de concentration, Spirit Lake, en
Abitibi, est l’un des deux seuls mouroirs qui hébergeaient des familles. Plus de 1000 personnes y ont séjourné.
Par Olivia Wu
dans un univers douloureux rythmé par la violence
et l’arbitraire. L’adolescent sera également traversé
par des moments lumineux marqués par l’espoir
et l’amitié. Peter découvrira également un autre
monde, celui des esprits. Spirit Lake, le Lac de
l’Esprit en français, est considéré par les
Amérindiens comme une étendue d’eau sacrée où
il est possible de se perdre sur le chemin magique,
ouvert par une fissure dans le temps.
Avec ce récit dur mais réaliste, Sylvie Brien
souhaite transmettre l’amour de la vie aux jeunes.
« La mort existe et il ne faut pas la leur cacher; la
dureté de la vie est souvent un tremplin. Nos deux
héros vivent des choses atroces, mais ils en sortent
grandis, explique-t-elle en connaissance de cause.
J’ai eu un accident en 2000 qui m’a paralysé une
jambe. Un disque de ma colonne vertébrale est
sorti. À ce moment-là, tu penses vite. Cet événement
m’a permis d’embrasser mon rêve d’écriture
et de guérir. C’est la vie qui te prend en charge »,
assure celle qui a écrit depuis des romans pour les
adultes et une dizaine pour la jeunesse, dont la
populaire série Les enquêtes de Vipérine Maltais.
La dernière aventure de l’apprentie détective de
13 ans et des poussières, Le secret du choriste, est
parue récemment.
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
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Entre mémoire et histoire
« Je m’éclate dans l’écriture et je crois qu’elle sert
à des enfants que l’on faisait taire. Lorsque j’écris
Vipérine, elle me fait rire », lance Sylvie Brien. De
nouveau, Vipérine est flanquée de sa grand-tante,
la sœur Saint-Ignace, pour découvrir qui a voulu la
peau d’Idala, un jeune choriste bien triste. Fidèle à
son style, la romancière sort de sa plume des personnages
aux caractères bien trempés et pleins
d’humour, dont Fridaline Philippon, âgée de 102
ans, aux expressions savoureuses comme « Saint-
Sirop-de-cadenas-de-patates-crutes! ». La romancière
révèle encore une fois des pans de l’histoire
du Québec d’antan. Entre autres, il fut un temps
où les vieillards étaient vendus aux enchères à
l’église lorsqu’ils se retrouvaient seuls et sans
ressources. Ces ventes d’honneur étaient une pratique
venant d’Acadie. « De plus en plus de professeurs
utilisent mes livres pour faire découvrir la
crise économique, la soupe populaire. Dans le cas
des collèges indiens, ce sont 50 000 enfants qui
sont morts de maltraitance et de malnutrition. Et
ça ne fait même pas cent ans! », s’exclame-t-elle.
Entre passé et avenir, Sylvie Brien est déjà en train
d’écrire un nouveau roman campé dans le monde
d’aujourd’hui. « Il va paraître en 2009 dans la
collection Scripto de Gallimard. C’est un sujet
actuel épouvantable que j’ai découvert dans un
reportage télévisé; c’est même un vrai scandale.
L’histoire se déroule dans le monde musulman et,
par l’entremise de l’héroïne, il s’agira de dénoncer
une situation spécifique qui touche des enfants »,
souligne-t-elle. Ainsi, le devoir de mémoire commence
dès à présent.
Spirit Lake
Sylvie Brien,
Gallimard
Jeunesse,
coll. Scripto,
242 p., 17,95$
Le secret du choriste:
Les enquêtes de
Vipérine Maltais
Sylvie Brien,
Gallimard Jeunesse,
coll. Hors-piste,
160 p., 15,95$