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La chronique de Mira Cliche
Le plus meilleur pays au monde
Le lancement du livre Noir Canada, publié chez Écosociété par Alain Deneault et le collectif Ressources d’Afrique, devait avoir
lieu le 11 avril dernier. La veille du jour J, la compagnie minière Barrick Gold envoyait une menace d’injonction aux auteurs
et à l’éditeur. L’entreprise estimait que le résumé du livre publié sur le site d’Écosociété contenait des allégations
mensongères, notamment au sujet de mineurs qui auraient été enterrés vivants dans le cadre d’un conflit avec la compagnie…
Prudente, Écosociété a d’abord repoussé la date de sortie du livre.
Mais ayant mûrement réfléchi aux implications de cette publication,
les éditeurs ont décidé de procéder, estimant que céder à la menace
aurait porté atteinte à la liberté d’expression et à la démocratie. Deux
semaines plus tard, Barrick Gold a mis ses menaces à exécution: la
compagnie réclame 6 millions de dollars en dommages à
Écosociété et aux auteurs en plus de demander une injonction
permanente sur ces derniers.
Noir Canada n’est pourtant pas une charge à fond de train
contre Barrick Gold, qui n’est qu’une des nombreuses compagnies
citées dans le livre. Le principal motif de l’ouvrage
est simplement d’informer les Canadiens sur les activités de
certaines compagnies minières et pétrolières en Afrique,
compagnies dont ils sont susceptibles de posséder des
actions, notamment dans des REER.
« En fait, on avance trois propositions, résume Alain
Deneault. La première est politique: il faut amener les
autorités publiques à se montrer contraignantes, à forcer
l’application d’un code minier responsable. La deuxième est
juridique: nous souhaitons que les entreprises qui ont commis
des crimes en sol africain soient passibles de poursuites
au Canada. La troisième est économique: les Canadiens
doivent exercer des pressions sur les entreprises par le biais de campagnes
et de mobilisation individuelles ou collectives. » Si seulement
10% des Canadiens appelaient leurs courtiers pour s’assurer que leurs
fonds de pension ne contiennent pas d’actions d’origine douteuse,
note Deneault, les entreprises crapuleuses en sentiraient les effets.
La définition canadienne de l’amitié
Globalement, Noir Canada affirme que l’implantation en Afrique de
compagnies minières et pétrolières « canadiennes » (c’est-à-dire
basées au Canada, cotées dans une Bourse canadienne ou bénéficiant
de fonds principalement canadiens) a parfois des conséquences
humaines, environnementales et économiques néfastes. Or, grâce à la
permissivité juridique du Canada et à la complaisance des autorités
canadiennes et africaines, ces entreprises n’ont pas toujours à
assumer la responsabilité de leurs actes.
Noir Canada révèle ainsi au grand public ce que les experts savent
déjà: certaines compagnies ne respectent pas les normes environnementales
minimales, contribuant ainsi à la dégradation d’écosystèmes
et au mauvais état de santé de populations entières. Qu’il
s’agisse de poussières contenant du cyanure (utilisé dans l’extraction
de l’or), de sources d’eau contaminées, de terres inondées par des
barrages électriques ne profitant pas aux populations locales ou d’expropriations
injustifiées, les exemples sont aussi nombreux que
révoltants. Noir Canada révèle également que certaines entreprises
entretiennent des conflits armés dans les régions où elles
s’implantent en contribuant notamment à armer des groupes
rebelles. Au fil du livre, le lecteur réalise que la corruption des institutions
de plusieurs pays africains a servi de sésame à de nombreuses
compagnies, canadiennes ou autres.
Le phénomène ne se limite certes pas à l’Afrique, mais « il y a un
malaise particulier autour de ce continent, explique Alain Deneault.
Il y a d’abord l’idée reçue, plus ou moins latente, que le continent
ALAIN DENEAULT
Noir Canada.
Pillage, corruption
et criminalité en
Afrique
Alain Deneault avec
Delphine Abadie et
William Sacher,
Écosociété,
352 p., 34$
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
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Sens critique
africain est d’une certaine manière congénitalement pauvre.
Ensuite, le Canada est perçu comme l’ami de l’Afrique, à qui il
offrirait constamment son aide. Enfin, il y a ce fait bien connu des
gens qui s’intéressent à la Bourse: les compagnies canadiennes
implantées en Afrique s’enrichissent — s’enrichissent immensément.
Mais personne ne tente de relier ces trois faits ».
C’est en 1998, en lisant La Françafrique de l’économiste
français François-Xavier Verschave, qu’Alain Deneault a
commencé à s’intéresser activement aux rapports entre
l’Afrique et les pays du Nord: « Jusqu’à ce moment, j’étais
comme tout le monde: je sentais bien qu’il y avait un
problème avec l’Afrique et que les pays du Nord devaient
y jouer un rôle, mais je ne saisissais pas clairement les
mécanismes qui les liaient. » Verschave, avec qui il a par
la suite correspondu et collaboré, a permis à Alain
Deneault de comprendre la situation. C’est donc dans la
continuité de son œuvre que s’inscrit Noir Canada, dont
le titre est d’ailleurs inspiré de trois ouvrages de l’économiste
décédé en 2005 (Noir silence, Noir procès et Noir
Chirac).
Quand le sol se dérobe sous vos pieds
Créé et animé par Alain Deneault depuis 2006, le collectif
Ressources d’Afrique, composé d’une dizaine de personnes travaillant
bénévolement, a soutenu l’auteur dans ses recherches et tout
au long du processus d’écriture. Les membres de cette équipe de
chercheurs universitaires ne sont pas allés en Afrique et n’ont pas
eux-mêmes enquêté auprès des compagnies et des populations
touchées. Ils se sont contentés de rassembler les informations contenues
dans des documents déjà rendus publics.
Ces documents sont malheureusement innombrables, comme en
témoigne le solide appareil de notes qui appuie chaque affirmation
faite par Deneault et le collectif: « On savait qu’il y avait quelque
chose à creuser, mais nos recherches ont pris une ampleur qu’on
n’avait pas anticipée. On a vraiment eu l’impression que le sol se
dérobait sous nos pieds. À mesure que notre travail avançait, on
découvrait à quel point la collaboration du Canada à certains
problèmes africains était vaste et combien les données et les faits
“incriminants” étaient nombreux et faciles à trouver. Les entreprises
ont d’autres versions des faits, des versions officielles qu’on a aussi
reproduites dans le livre. Mais il est très peu probable que, dans
l’ensemble du monde, des journalistes, des universitaires, des experts
et des ONG aient fait les mêmes constats, déploré les mêmes choses,
et qu’ils se soient tous trompés. »
D’ici à ce que les minières et les pétrolières admettent leurs torts,
Alain Deneault et ses collègues iront rejoindre les rangs des
journalistes et des chercheurs traînés en cour pour avoir voulu
débattre en public des actes de l’entreprise privée…
Depuis la fin de ses études en philosophie, Mira Cliche a
pratiqué plusieurs métiers, dont ceux de journaliste et de
scénariste. Elle collabore à plusieurs périodiques, fait de
la traduction et lit tout ce qui lui tombe sous la main.