Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexEn état de roman
Un père astrologue, une mère spirite: on comprend que John Griffith Chaney, alias Jack London, aura
préféré, pour faire sa vie et écrire son œuvre, filer à travers l’Amérique en s’accrochant aux wagons de
chemin de fer et, après avoir parcouru les mers, revenir s’y fixer en construisant de ses mains son
« Beauty Ranch » californien, les yeux au large, les pieds sur terre. L’astrologue, d’ailleurs, dès sa spirite
enceinte, avait pris la fuite. Elle, elle épousa un épicier qui donna son nom de London au marmot.
La spirite disait du rejeton qu’il était sa « marque d’infamie ».
London: « Je ne me souviens pas d’avoir reçu une caresse de ma
mère étant petit. » Vie dure, vie pleine, vie brève, de 1876 à 1916, et
le suicide à 40 ans. London est plutôt né de la rencontre d’un saloon
et d’une bibliothèque, les deux mamelles de son destin. Beau cas d’alcoolisme
et de littérature, mélangés au shaker, recette qui creusa la
voie à ceux qui, comme Steinbeck et Kerouac, Hemingway et Kessel,
burent ferme et écrivirent à hauteur d’homme, on the road...
Une nouvelle biographie, la première écrite en français (mais dont le
travail d’édition est pitoyable), vient à nouveau démentir ce que les
ouvrages de la veuve (Charmian) et de la fille (Joan) de London
avaient tenté d’obscurcir au sujet des origines de l’écrivain, faisant
l’impasse sur le père biologique, cet astrologue qui vécut en concubinage
avec la spirite Flora Wellman, une fille de Seattle. Selon elles,
pieuses menteuses, l’épicier John London était le père de l’écrivain.
Ce mensonge fit long feu. Grâce à la biographe Jennifer Lesieur, qui
a campé dans les archives, on sait avec plus de détails qu’à 21 ans (il
bourlinguait déjà, embarqué à 17 ans sur une goélette allant chasser
le phoque dans les mers du Japon). Jack London a su (confidence,
yeux fermés, de sa mère honteuse) que John London n’était pas son
père. Retrouvant son père biologique qui refusa de le recevoir (il
mourra seul et pauvre en Oregon avant que son fils n’atteigne la
gloire), London apprit que sa mère avait fait deux tentatives de suicide
durant sa grossesse. Son caractère allait se raffermir, lui qui
devra composer avec désir de paternité et rejet du mariage, la femme
étant pour lui, écrivain et aventurier, une ancre…
La seule figure maternelle pour London fut celle de sa nourrice noire,
Virginia Prentiss, une ancienne esclave qui venait de perdre un
enfant et à qui Flora Wellman confia sans état d’âme son bébé.
L’enfant aimait cette « négresse » malgré que, paradoxalement, il se
convaincra de l’inégalité des races (ombre sur sa réputation) mais,
même s’il a la conviction que la race blanche est supérieure, il
marche avec sa « Mammie Jennie » pour la défense des droits des
Noirs. À 15 ans, c’est avec les 300$ que Mammie Jennie lui avait donnés
qu’il s’acheta son premier bateau, le Razzle-Dazzle, pour aller se
faire pilleur d’huîtres dans la baie de San Francisco.
Un oiseau brutal
Pilleur d’huîtres et subséquemment gendarme maritime! Mais il a fait
aussi vendeur de journaux à la criée (à 10 ans, dans les rues
d’Oakland), blanchisseur, mousse, chercheur d’or au Yukon, pelleteur
de charbon, boxeur, marin, photographe, journaliste (il faut lire La
Corée en feu, son grand reportage sur la guerre russo-japonaise de
1904 [NDLR: non disponible au Québec]), militant socialiste, dentiste
d’occasion, propagandiste du bronzage, écrivain bien sûr, à l’alimentaire
et à l’inspiré. Et, si l’on en croit Lesieur, c’est lui qui, à
Honolulu, inventa le surf! Un homme qui bouge, Jack. Qui se fout des
étoiles, de l’astrologie et des esprits. Qui a appris la vie dans la vie. Et
qui se décrit ainsi dans une lettre à une amie: « Prenez-moi tel que
La chronique de Robert Lévesque
Jack London
À hauteur d’homme
Jack London
Jennifer Lesieur,
Tallandier,
416 p., 44,95$
Carnet du trimard
Jack London,
Tallandier,
112 p., 29,95$
La Route.
Les vagabonds du rail
Jack London, Phébus,
coll. Libretto,
190 p., 14,95$
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
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Littérature étrangère
je suis! Un hôte étourdi, un oiseau de passage qui bat des ailes
autour de vous durant quelques instants de votre existence, un
oiseau brutal, habitué au grand air, aux larges espaces, qui déteste
la douceur d’une existence renfermée. »
Tout aura donc commencé pour lui dans un saloon de Frisco, sur
Market Street, quand, gamin, il allait écouter les vieux habitués,
revenus ou revenants d’aventure. L’écrivain qu’il serait vivait là ses
scènes primitives dans les palabres et les rixes, les récits d’exploits.
Il écrira dans ses mémoires: « Dans les tavernes, les abrutis même
vautrés sur les tables, ou dessous, dans la sciure, prenaient pour
moi un attrait mystérieux. » Aussi, à propos de ce qu’il y
entendait: « Les actes de piraterie, les naufrages et les batailles
sont choses effrayantes. Mais quel est le jeune gaillard qui ne donnerait
son âme au diable pour participer à de telles aventures? »
Aventure pour aventure, son destin s’affinera dans un lieu
autrement plus tranquille, la bibliothèque d’Oakland: dès ses 10
ans, il lit tout, romans, récits, sagas, feuilletons, et la bibliothécaire,
une poétesse qui fréquente un club dont Mark Twain est
membre, sera un ange pour lui. Cette Ina Coolbrith, selon Lesieur,
a été « l’une des rares figures heureuses de sa jeunesse ». À 17
ans, quand il prendra la mer, il emporte dans son havresac Anna
Karénine, Moby Dick et plusieurs Conrad. Mer et pages, choses
vues et lues, c’est tout ce bagage qui fera de lui l’écrivain majeur
qu’il deviendra avec la parution en 1903 de L’Appel de la forêt,
l’histoire d’un chien retournant à l’état sauvage. Son portrait de
l’artiste en chien.
Les amateurs de London ont droit à un cadeau inestimable de la
part de la biographe Jennifer Lesieur. Celle-ci, au cours de son travail,
a mis la main sur un inédit de l’auteur de Croc-Blanc, et pas
n’importe quel inédit, un carnet qu’il écrivit à 18 ans, avant sa
naissance à la littérature, alors qu’il traversait l’Amérique en s’accrochant
aux wagons de chemin de fer, ce qu’on appelait « brûler
le dur », au risque d’être jeté au fossé. Des notes qui allaient lui
servir pour rédiger plus tard La Route, ce bouquin auquel se
réfèrera Jack Kerouac en titrant son Sur la route en 1957, et
auquel aujourd’hui réplique, comme en un écho noir, La Route de
Cormac McCarthy. Ce Carnet du trimard, qui file du 6 avril au 31
mai 1894, fera le bonheur de tous les « londonistes ». Le tramp,
le hobo, le bum qu’est ce garçon, expérimente la vie avec ses pieds
et ses mains, ses cicatrices et son cœur.
Robert Lévesque est journaliste culturel et essayiste. Ses
ouvrages sont publiés chez Boréal, et aux éditions Liber
et Lux.