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Et tout le reste est littérature
Fascinant sujet que cette faim de la fin chez les créateurs, qui acculent souvent
les personnages peuplant leurs fictions au pied du mur, dans l’urgence
de la survie, certainement l’un des plus puissants moteurs du récit.
Fascinant aussi de constater que, désormais, l’angoisse de la perspective
d’une finalité, du débarquement de l’Inconnu, hante les pages des romans
d’aujourd’hui. Regardez autour de vous, au cinéma comme à la télévision
ou dans les livres (songez seulement au succès du génial La Route de
Cormac McCarthy), et amusez-vous à retracer, dans tous les domaines
artistiques, les traces de ce que l’on nomme « l’imaginaire de la fin ». Fin
d’une époque, fin d’un régime, fin des idéologies, fin de la foi, fin de
l’homme du XX e siècle, fin anticipée de celui du XXI e , fin du climat, fin des
temps, fin du monde... On tourne sans cesse autour de ce qui ce qui ne
tourne pas rond et, fait à noter, la perspective de la conclusion donne souvent
naissance à un certain mysticisme, comme si, quand les secondes
s’égrènent, on voulait tourner les yeux vers le ciel une dernière fois en priant
pour une rédemption, un ticket de dernière minute (et tant pis s’il est
non transférable et non remboursable) pour un monde meilleur.
Prenons l’exemple de Comment devenir un dieu vivant de Julien Blanc-
Gras, une « comédie apocalyptique » à propos de William Andy, un bonhomme
bien ordinaire qui décide d’aider les gens à encaisser la (lourde)
nouvelle de la fin du monde. Car il n’y a pas d’échappatoire possible, le
grand Boum est pour bientôt, alors autant en profiter. Dans un exercice
d’anticipation délirant, bordélique parfois et qui évoque tant Douglas
Adams (Le Guide du routard galactique) que les Monthy Python, Julien
Blanc-Gras tire à bout portant sur notre vanité, la société de consommation,
la vacuité des divertissements de masse... Bref, une liquidation finale
de l’Homme avant que celui-ci ne disparaisse. Étonnant, donc, de
s’apercevoir à quel point l’humour peut être révélateur.
Chez Marie Phillips, auteure d’un très réussi premier roman intitulé Les
dieux ne valent pas mieux!, le burlesque de la situation (un retour au
boulot des divinités grecques, qui vivaient jusqu’alors parmi les hommes
des existences très banales pour cause de fin du monde imminente) sert
une réflexion pétillante sur la condition de nos contemporains. Il serait
d’ailleurs dommage de passer à côté de cette fiction vive au ton british,
néanmoins plutôt salée et provoquant fréquemment l’hilarité. Comme
quoi on peut, même des dieux, se gausser.
Et puisqu’il est question de foi, l’exemple récent de Professeur d’abstinence
de l’américain Tom Perrotta peut aussi fournir matière à réfléchir
sur les dérives de la droite religieuse et les excès des prophètes de malheur,
qui prétendent que le règne de Sodome et Gomorrhe est bel et bien venu.
Le tout à partir d’un fait divers anodin, soit une enseignante qui prétend, à
propos de l’art de la fellation, que certains y prennent plaisir. Et devant des
jeunes, en plus! On crie au scandale. Il n’en faut pas plus pour que l’Église
du Tabernacle réagisse et menace de traîner l’école devant la Justice.
Derrière les apparences d’une comédie, Perrotta décrit le malaise bien réel
des fondamentalistes, qui croient assister à la fin des valeurs fondamentales
de l’homme. À moins que l’on n’assiste à la mort de l’Église? La présente
La chronique d’Antoine Tanguay
La faim de la fin
Au nirvana des penseurs et des philosophes, des économistes et des écologistes, des
polémistes et des alarmistes qui ont passé l’arme à gauche, on doit sans doute se désespérer
du spectacle offert, ici-bas, par l’humanité. S’ils ne s’entendaient pas, alors qu’ils étaient bien
vivants, sur les dérives de leurs contemporains, peut-être que leur départ a clarifié leur esprit,
voire apaisé leur hargne, trop humaine, et leur lourd pessimisme, typiquement terrestre.
Est-il possible que ces grands hommes voient éclore, sous leurs pieds, l’inquiétude croissante
d’assister à une petite fin du monde, à la fin d’un cycle? C’est un malaise palpable en
littérature, actuellement, et plus particulièrement depuis que nous avons franchi le cap
de l’an 2000. Mais ce qu’il y a de bien avec les fins, c’est qu’on ne sait jamais si elles
ne sont pas, au fond, le début d’autre chose.
Comment devenir
un dieu vivant
Julien Blanc-Gras,
Au diable vauvert,
274 p., 31,50$
Les dieux ne
valent pas mieux!
Marie Philips,
Éditions Héloïse
d’Ormesson,
330 p., 41,95$
Professeur
d’abstinence
Tom Perrotta,
De l’Olivier,
400 p., 34,95$
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
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Littérature étrangère
page ne constitue pas une tribune pour débattre d’une si
épineuse question, mais on peut tout de même constater que
dans la dernière décennie, les œuvres remettant en cause
l’écroulement des valeurs traditionnelles abondent. Mais on
s’éloigne, ici, de la fin du monde. À moins qu’elle ne soit
encore plus près de nous qu’on veut bien le croire...
Toute bonne chose à une fin
Sur une note plus personnelle et puisqu’il est question de
conclusion, j’aimerais profiter du fait que, mine de rien, la fin
de cette chronique, ma dernière d’ailleurs, approche. Je tiens
donc à saluer ceux qui m’ont offert cette tribune formidable,
et que j’ai eu le privilège d’appeler « collègues » pendant dix
ans. L’ami Denis, pour la confiance et les défis. Hugues, à la
mise en page, pour les heures passées devant l’écran d’ordinateur.
Stanley, Adeline et Olivia, pour leurs passions et leur
bonne humeur. Ainsi que mademoiselle Hélène, pour sa
patience et tout le reste, qui compte plus que tout. Je n’aurai
jamais cessé de pester contre le temps qui n’en finit plus de
filer, du manque d’espace m’empêchant de commenter plus
de nouveautés, des dates de tombée qui, finalement,
m’auront empêché trop souvent d’apprécier comme il se doit
les dizaines et dizaines de nouveautés qui débarquent au fil
des saisons. Mais d’autres défis frappent à ma porte.
Enfin, je terminerai par ce souhait: gardez en tête qu’il n’y a
pas, en littérature étrangère, que des rivages et des continents;
il y a, surtout, des horizons. C’est ce qui, bien humblement,
m’inspire et me guide. Plusieurs auront remarqué
que, durant toutes ces années, j’ai eu la mauvaise manie
de préférer aux canons rutilants les tromblons prometteurs
et que, plus souvent qu’autrement, je jetais mon
dévolu sur les inconnus, les oubliés de la rentrée, les
anonymes des présentoirs. Si je suis parvenu à sortir
de l’ombre un roman qui aura touché quelqu’un,
quelque part, j’aurai éveillé la curiosité, certainement
la plus belle qualité qui soit à une époque du
préprogrammé, du remâché et « prêt-à-lire ».
Alors, je pourrai dire que j’ai eu le bonheur
de servir à quelque chose. En soi, c’est déjà une
belle fin.
Longtemps animateur d’émissions culturelles à la radio,
fondateur des éditions Alto, Antoine Tanguay écrit dans
divers magazines. Outre les livres, Antoine se passionne
pour la photographie, le football, les voyages, ses chats et
son nouveau rôle de papa.