Le Libraire - Index

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L’intrigue nous présente Nikolaï, vieux veuf malheureux,
rêveur et scientifique, qui annonce à sa fille
Nadezhda son mariage prochain avec Valentina, une
flamboyante jeune Ukrainienne aux yeux bien rivés sur
l’espoir d’un passeport britannique. Nadezhda
(Espérance) a tôt fait de tisser une alliance avec sa sœur
aînée, Vera (Foi), pour tenter d’empêcher l’intruse de
s’incruster dans le giron familial, dans une guerre sans
merci qui connaîtra de brillants retournements.
L’auteure, qui se consacre en ce moment à l’écriture
d’un troisième roman après des années à enseigner les
relations publiques, sait visiblement construire des
mécaniques dont John Deere lui-même aurait été
épaté.
Il vous aura fallu de longues années avant d’être
publiée. Comment vivez-vous ce succès?
Bien qu’il soit fantastique d’être finalement publiée, je
regrette un peu que ce ne soit pas arrivé plus tôt — avec
toutes ces années à faire du travail ennuyeux qui ne
m’intéressait pas vraiment, alors que j’aurais dû être en
train d’écrire. Il y a bien des avantages à ce que ça
arrive plus tard: j’ai plus d’expérience et j’espère que ça
ne me montera pas à la tête. Mais vous savez, voir ses
rêves réalisés, ça n’a pas que du bon. Le rêve devient un
boulot, avec toute la routine et la pression de tout autre
travail. Et on ne peut plus compter sur son rêve pour se
motiver.
En tant qu’immigrant, on peut se sentir ni tout à fait
dans une culture ni dans l’autre. Quel est votre rapport
à l’Angleterre et à l’Ukraine? Et comment ce rapport
culturel a-t-il influencé votre écriture?
Là aussi, je crois qu’on y perd et qu’on y gagne à la fois.
Quand j’étais enfant, j’étais trop occupée à m’adapter et
à m’intégrer pour m’intéresser à mes racines ukrainiennes.
De toute façon, mes parents m’avaient toujours
dit que nous étions les seuls survivants de notre
famille. Alors je me voyais un peu comme un débris
poussé par le courant vers une rive lointaine. Quand
mes parents ont vieilli, quand je me suis aperçue qu’ils
n’y seraient pas toujours, j’ai compris que si je voulais
en savoir plus sur l’endroit d’où je viens, il fallait que je
me bouge.
Même si elles sont souvent présentées avec le sourire,
les dynamiques familiales, dans votre roman, sont
fortement marquées par la frustration et les obligations.
Comment décririez-vous la relation de
Nadezhda avec sa famille?
Avant d’écrire le roman, j’ai écrit plusieurs années pour
une œuvre de bienfaisance britannique qui s’appelle
Age Concern, et je me suis rendu compte que ce genre
de mécanique s’installe souvent au sein des familles. Il
y a toujours un moment où la génération précédente
L’art de la mécanique
Ça s’appelle Une brève histoire du tracteur en Ukraine et, comme son auteure au parcours singulier, ça a surtout le
don de surprendre. Best-seller de haut vol en Angleterre, c’est toutefois loin d’être un traité microhistorique sur la
technologie agricole. Oh, il y a bien un peu de ça, mais ce premier roman publié à 58 ans par Marina Lewycka, une
résidente du Yorkshire née dans un camp de réfugiés en Allemagne, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est
plutôt une aventure familiale dont « l’humour à haut indice d’octane », disait le Times de Londres, révèle aussi des
drames interculturels et historiques rapportés avec beaucoup de finesse et de justesse.
laisse les rênes à la suivante et prend le temps d’être
irresponsable — alors que la jeune génération n’est pas
toujours prête à assumer ses responsabilités. Ça génère
beaucoup d’angoisse — et de comédie.
© Éditions des Deux Terres
M ARINA L EWYCKA
Propos recueillis par Rémy Charest
Le moins qu’on puisse dire, c’est que le père est
tout un personnage. Comment le décririez-vous?
Bien entendu, le père ressemble, sur plusieurs
plans, à mon propre père. Je crois qu’il y a un genre
d’homme d’Europe de l’Est qui est à la fois un
rêveur et un penseur, qui ne grandit jamais vraiment
et n’entre jamais vraiment en contact avec la
réalité. Je crois que ce que j’aime le mieux chez le
vieux, c’est son innocence et son optimisme indéfectibles.
Craigniez-vous que vos protagonistes deviennent
trop caricaturaux?
Ce n’était pas un souci pour moi: il y a plein de personnages
caricaturaux dans notre monde — et dans
ma famille — et je pense qu’une des raisons derrière
le succès du livre, c’est que, comme dans
toutes les bonnes caricatures, on commence par s’y
reconnaître. Mais, bien sûr, sous la surface plus
caricaturale se cachent des choses plus complexes
et ambiguës.
À quel point le livre a-t-il tiré sa matière d’éléments
autobiographiques? Et de ce point de vue:
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
21
Littérature étrangère
à laquelle des deux sœurs vous identifiez-vous
le plus?
Ça doit être très dur d’être un ami ou un proche
d’un écrivain: je suis convaincue que la majorité
d’entre eux puisent allègrement dans leur
entourage pour créer leurs personnages. Dans la
Brève histoire du tracteur, je me sens évidemment
plus proche de la narratrice, la jeune sœur. Mais le
fait d’écrire m’a forcée à m’imaginer dans la voix et
la pensée de l’autre sœur, ce qui m’a permis de
mieux la comprendre.
Le livre a également des côtés politiques. Vers la
fin, le père dit à Nadia que « parfois, la tyrannie
vaut mieux que l’anarchie », tandis que les deux
sœurs discutent souvent des libertés et de l’ordre
qu’elles ont trouvés en Angleterre. Est-ce lié à la
double identité des personnages? À la vôtre?
Je me demande souvent à quel point nos positions
politiques ont à voir avec l’histoire ou avec notre
personnalité. Dans le livre, la sœur qui a grandi
dans le calme relatif de l’après-guerre est plus
adepte de la libre-pensée, tandis que celle qui a
vécu les horreurs de la guerre et la déportation
recherche l’ordre et l’autorité. Mais qui sait vraiment
d’où ça vient?
Pourquoi le roman compte-t-il autant de mâles
aux penchants affirmés pour la mécanique?
Dans le système éducatif d’Europe de l’Est qu’ont
connu mes parents, la séparation entre l’art et la
science est beaucoup moins étanche qu’à l’Ouest.
Mon père était à la fois poète et ingénieur. Ma mère
était à la fois vétérinaire et artiste. Alors j’ai grandi
en voyant l’art et la science comme faisant tous
deux partie de mes traditions. Au-delà de ça, il y a
une sorte particulière d’hommes, fréquemment
présents dans les départements universitaires de
physique ou de génie, qui est plus à l’aise dans
l’univers mécanique que dans celui des émotions
humaines. Les femmes, même quand elles sont
scientifiques, sont beaucoup plus souvent
branchées sur leurs émotions. Ceci dit, la sœur de
mon père a inventé un avion pliant. Il faudra bien
que j’écrive son histoire un jour!
Une brève histoire du
tracteur en Ukraine
Alto, 400 p., 28,95$