Le Libraire - Index

Le Libraire - magazine - Index

Ici comme ailleurs
Par le biais de son thriller champêtre et existentiel ou une plongée aussi vertigineuse que
lyrique dans sa propre psyché, la romancière Monique Proulx comme le poète Joël
Des Rosiers nous invitent à nous laisser charmer par l’odeur de la terre…
et à sortir de nous-mêmes.
Loin, loin de la ville
Malgré son titre qui agit comme les clochettes de Pavlov sur les
assoiffés de mousseux champenois, le nouveau roman de Monique
Proulx n’a rien à voir avec le vin effervescent associé aux grandes
et petites réjouissances de la vie, ou si peu. Six ans après son
précédent opus, l’extraordinaire Le cœur est un muscle involontaire,
la romancière originaire de la Basse-Ville de Québec revient
au roman avec Champagne, un livre situé aux antipodes de ce que
peuvent attendre les lecteurs d’Aurores montréales, trop habitués
aux décors résolument urbains où elle avait pris coutume de
camper ses intrigues.
La coutume n’étant pas une obligation, Proulx reprend ici une
idée qui germait dans une nouvelle publiée dans les pages du
Devoir il y a… quinze ans, déjà! Il s’agit, en l’occurrence, de « La
clé », reprise dans le recueil collectif Coup de foudre (XYZ éditeur,
1993), auquel j’avais moi-même également collaboré.
Comme dans ce bref récit de quatre pages à peine, Champagne (le
terme médiéval qui désignait l’espace sauvage en dehors de la
ville) brosse le tableau d’une manière de paradis sur terre: le lac à
l’Oie, quelque part dans le nord de Montréal. Sur ce jardin d’Éden,
qui semble avoir pour le moment échappé aux promoteurs sans
scrupules, règne depuis plus d’un quart de siècle Lila, une
singulière souveraine « qui aime mieux les animaux que les
humains ». Mycologue avertie, cette femme possède une connaissance
proprement encyclopédique des chanterelles, bolets et
anges de la mort. Serait-on en présence d’une meurtrière? Poser
la question à l’entrée du roman peut toujours passer, mais y
répondre ici pourrait hypothéquer le plaisir du lecteur — ce qui
n’est pas le genre de la maison, ajouterais-je pour filer la
métaphore immobilière…
Ce qu’on peut dire, c’est que Lila évolue au centre d’une constellation
de protagonistes vivants et vibrants, comme seule Monique
Proulx sait en esquisser les contours, avant de leur donner chair,
sang et âme. D’abord, le couple formé de Claire, la scénariste au
métier portatif qui planche sur des histoires d’assassinat et qu’on
essaiera de ne pas confondre avec l’auteure qui, elle aussi, écrit
pour le cinéma (Le cœur au poing, Souvenirs intimes, etc.), et
son conjoint des week-ends, Luc. Puis leurs invités occasionnels,
qui apportent de la ville des fromages aux parfums inhabituels:
Violette, la locataire d’un chalet, hantée par d’effroyables
cauchemars liés à un passé lugubre; Jim, le Noir baraqué;
Marianne, l’infirmière, et son conjoint, Simon, ex-professeur
d’éducation physique; et, le dernier mais non le moindre, le jeune
Jérémie, le neveu balafré de Simon, grand amateur des aventures
de Harry Potter, qui livre une guerre sans merci aux fourmis,
assurément l’un des plus beaux personnages d’enfants que nous
ait donnés la littérature québécoise depuis Le souffle de
l’Harmattan de Sylvain Trudel.
Ode à la nature québécoise, à sa faune et à sa flore, avec lesquelles
nous entretenons parfois inconsciemment des rapports peut-être
troubles mais fondamentaux, Champagne dévoile peu à peu ses
mystères en tissant autour du lecteur une sorte de toile d’araignée
captivante, envoûtante. Entrelacs de grandes et petites tragédies
domestiques, de passions déchirantes et d’amours contrariées, ce
quatrième roman (et sixième livre) de Monique Proulx en un quart
La chronique de Stanley Péan
L’odeur de ma terre
Champagne
Monique Proulx,
Boréal,
400 p., 27,95$
Caïques
Joël Des Rosiers,
Triptyque,
134 p., 22$
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
19
Littérature québécoise
de siècle d’écriture confirme que si l’écrivaine n’est pas aussi
prolifique que le souhaiteraient ses inconditionnels (dont moi),
l’extrême qualité et la force de son œuvre compensent amplement
pour la quantité.
Nul n’est une île
Le terme « caïque » désigne une petite embarcation étroite et
pointue, à rames ou à voile, en usage dans la mer Égée. Si je
prends la peine de le préciser au moment d’aborder le plus
récent recueil de poésie de Joël Des Rosiers, c’est pour bien montrer
qu’en dépit des allures créoles de ce vocable d’origine
méditerranéenne, ce dernier ne renvoie nullement à une
quelconque mémoire caribéenne qui n’a, somme toute, jamais
nourri outre mesure l’œuvre du poète d’origine haïtienne. On se
souviendra, par ailleurs, de la dédicace en forme de boutade qui
ouvrait le premier opus de Des Rosiers, Métropolis Opera, paru
il y a vingt ans: « Toi qui geins sous les Tropiques, ces vers ne te
sont pas dédiés. »
Il ne faudrait cependant pas croire que Caïques témoigne d’un
rejet de l’île natale vers laquelle Césaire, ce phare exemplaire des
lettres antillaises, semblait nous enjoindre de retourner. Il y a
retour et retour, on s’entend. Chez Des Rosiers, qui a toujours
refusé l’exotisme de pacotille dans lequel une certaine critique
métropolitaine voudrait enfermer les écrivains du Sud, le poème
représente le lieu par excellence du souvenir, certes, mais un
souvenir affranchi de la nostalgie et de la sensiblerie, un souvenir
empreint d’émotion sincère. C’est notamment le cas dans l’évocation
de la figure du père, une figure dominante, quasiment plus
dominante maintenant que l’homme a disparu, pour laisser place
à son spectre magnifié. Car ainsi que je l’ai écrit en d’autres
pages, on ne guérit pas de la mort pourtant nécessaire du père;
de cela, je demeure convaincu et je crois bien que Joël Des
Rosiers, qui a reçu une formation de psychanalyste, en conviendrait
avec moi.
Des amandiers de la patrie aux conifères du pays d’adoption en
passant par les paysages de tous les lieux de l’errance, Caïques
offre un éblouissant panorama des lieux habités ou traversés par
le poète. Pour la première fois peut-être véritablement ludique
(« avec le nom que je porte/je n’ai de compte à rendre qu’aux
fleurs »), l’auteur de Vétiver (Grand Prix du livre de la Ville de
Montréal) joue volontiers avec homonymes (mère et mer) et anagrammes
(colère et créole), tout en réaffirmant cette suprême
sensualité que sa poésie a su acquérir au fil des années et des
recueils. Car si la littérature est parfois une invitation à la
transcendance, à l’échappée-belle de soi-même et du monde qui
nous entoure, elle peut, parfois, être également une manière de
mieux habiter les lieux, à commencer par notre propre corps.
Écrivain prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, homme de radio
à ses heures, trompettiste très amateur et père de
famille épuisé, Stanley Péan est également rédacteur
en chef du libraire.