Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexVingt ans après la parution de son premier roman au
titre accrocheur, Comment faire l’amour avec un
nègre sans se fatiguer, et une quinzaine de bouquins
plus tard, Dany Laferrière nous revient avec une fiction
qui n’en est pas une sur un livre qui ne s’écrira
pas. Le récit de Je suis un écrivain japonais semble
d’abord très simple. Un écrivain noir vivant à
Montréal promet à son éditeur un nouveau roman
dont le titre sera: « Je suis un écrivain japonais. »
Tout le livre s’articule autour de l’écriture de ce
roman qui ne se fera finalement jamais. Entre-temps,
l’écrivain prend des bains, lit Basho (créateur du
haïku), s’amourache de jeunes Japonaises et doit
faire face à une popularité grandissante au pays du
Soleil levant. Derrière cette apparente simplicité se
cache un livre très construit, presque cartésien, dont
le titre sonne comme une provocation.
Avec ce titre, Dany Laferrière s’interroge sur la
notion même d’identité. Il rejette celles qui sont convenues
et ô combien sécurisantes. Il revendique le
droit à l’identité qui nous convient. Où sommes-nous
nés? Où vivons-nous? Voilà de fausses questions donnant
lieu à de nombreux malentendus. Pour l’homme
de lettres, « le vrai pays de l’écrivain, c’est la bibliothèque.
Si on veut connaître un écrivain, on devrait
visiter sa bibliothèque ». A défaut de bibliothèque,
consultons les références littéraires de ce Japonais
fantasque qui convoque allègrement Basho, Mishima
et Tanizaki. Ici, l’auteur assume ses origines nippones,
des origines métissées d’Amérique à saveur de
migration, car l’écrivain, désormais japonais, se
réclame aussi du mouvement (dans le sens du
déplacement, du voyage) puisque seront également
convoqués Kerouac et Miron. Mais est-ce Laferrière
qui se dit japonais ou son héros? Car l’identité de ce
dernier n’est jamais clairement établie; le flou identitaire
s’installe dès le début. Bref, notre héros, qu’on
ne nomme jamais, lit beaucoup. Il fait d’ailleurs
l’éloge de la lecture. Il évoque le profond plaisir de
lire, les voyages que procure la lecture: « Je n’étais
jamais rassasié. Je rêvais qu’un jour, j’entrerais dans
un livre pour ne plus jamais revenir. C’est ce qui
m’est enfin arrivé avec Basho. »
L’ivresse des livres
Nous voilà donc entraînés dans l’univers de Basho par
l’entremise du héros qui, lui, est un lecteur assidu du
maître japonais. Rien ne semble vouloir distraire
notre héros de son occupation première, la lecture:
« Il m’arrive de parler à quelqu’un au téléphone tout
en continuant ma lecture — pas toujours… Sauf que
je l’ai fait une fois, par hasard, et j’ai trouvé que chacune
des deux occupations nourrissait l’autre. » Estil
possible de s’immiscer dans la lecture de quelqu’un
d’autre? Laferrière semble penser que oui:« À mon
avis de lecteur moyen, je n’ai jamais vu un livre avec
D ANY L AFERRIÈRE
Le maître du jeu
Scénariste, intellectuel et écrivain du continent américain, Dany Laferrière confirme son talent pour les
titres forts avec son nouveau roman, Je suis un écrivain japonais. De passage à Québec lors du dernier
Salon du livre, celui à qui on consacrera bientôt un documentaire a rencontré le libraire. Discussion
autour d’un roman qui s’interroge sur l’identité, la littérature et le concept même de livre
Par Anne-Josée Cameron
un lecteur dedans. J’ai déjà vu des livres où le narrateur
se dit lecteur; qu’il est en train de lire des livres,
qu’il regarde des livres, mais dès qu’il ouvre le livre, c’est
terminé. » Lire dans le livre: voilà l’un des défis que
s’est lancés Laferrière avec Je suis un écrivain japonais.
L’illusion est presque parfaite puisqu’à la fin du
récit, on ne sait plus si le héros a vraiment vécu ces
aventures, s’il les a simplement imaginées ou s’il les a
tout bonnement lues dans son bain, et nous avec lui.
Je suis un écrivain
japonais
Boréal,
272 p., 24,95$
Sous des dehors ludiques, le dernier livre de
Laferrière prend des allures de casse-tête, voire de
testament poétique. L’écrivain revendique entre
autres le droit du lecteur à la reconnaissance: « Le
lecteur a une importance capitale dans le livre. Ce
qui est embêtant, c’est que le lecteur a pris l’habitude
de ne pas trop s’accorder d’importance. Le lecteur
lui-même a pris l’habitude de croire qu’il était un
JUIN-JUILLET-AOÛT 2008
17
© Éléanor LeGresley
Littérature québécoise
écrivain raté… Il faut redonner sa dignité au lecteur;
il est vraiment la moitié de l’affaire. » Laferrière n’en
démord pas, le roman est véritablement un
phénomène de « création conjointe», ce qui l’amène
même à dire: « Je prends la nationalité de mon
lecteur… C’est un hommage au lecteur. C’est lui qui
explique, conçoit, donne tout son sens à un roman.
En fait, il cherche chez l’autre ce qu’il est lui.
L’écrivain, pour sa part, n’est que le feu d’allumage. »
Au-delà des mots
En s’enfonçant plus profondément dans les dédales
du récit, on réalise que l’histoire de cet écrivain qui
n’écrit pas est un piège joyeusement tendu par l’auteur.
En fait, le sens de Je suis un écrivain japonais
réside peut-être dans ce chapitre où l’attaché culturel
du Japon, monsieur Tanizaki, vient dire au revoir au
héros avant de retourner au pays du Soleil levant.
« Je rentre au pays. Je vais pouvoir reprendre mon
travail dans le vieux lycée où j’enseignais la poésie.
[…] Oh, une importante maison d’édition m’a
demandé de faire la préface de votre livre. Je vais
prendre quelques jours avant de m’y mettre. Je tenais
à vous dire que ce fut un honneur pour moi de vous
côtoyer. Votre livre a changé ma vie.
— Mais je n’ai pas écrit de livre…
— Vous avez fait mieux, murmure-t-il l’air ému. »
« L’idée du livre vaut-elle le livre? », s’interroge
Laferrière. On dépasse ici le concept même de livre.
L’auteur a été tenté par ce pari insensé: dépasser
l’objet-livre grâce à la seule force de l’idée. Comme si
la force même du titre avait réussi à transcender le
livre lui-même. Notre héros, écrivain de son état, va
semer la confusion au Japon et entraîner changements
et revendications, et ce, grâce au titre d’un
roman qu’il n’a pas écrit. La boucle est bouclée, on
revient à la puissance du titre, à sa force évocatrice;
Je suis un écrivain japonais, tout est là.
Le lecteur avide de distraction sera peut-être lassé
par le flou savamment orchestré qui émane de la
structure du livre. Qui est qui? Fiction ou réalité?
Lisons-nous un livre dans le livre et surtout, que
lisons-nous? Voilà les questions qui nous viennent à
l’esprit au moment d’entamer sans méfiance ce
roman. En revanche, le lecteur attentif y découvrira
un modèle d’architecture littéraire. Tout y est pensé,
réfléchi, l’écrivain devenant ainsi le maître du jeu:
« J’ai voulu écrire un livre où, à la fin, le lecteur a
l’impression qu’il n’a pas tout compris car il s’est fait
abuser par la simplicité du ton, surtout au début, et il
a laissé aller son esprit critique. » Nous voici donc
abusés, bernés et heureux de l’être. Je suis un
écrivain japonais est plus qu’un simple roman, plus
qu’un art poétique, c’est presque un tour de force.