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Indiens nomment le Père des Eaux. Figurez-vous
que ce fleuve remonte mille milles vers l’intérieur,
qu’il débouche sur cinq grands lacs aussi grands
que la France...
— Ah... ?
— Les Anglais arrivent ici avec une flotte de
navires et des soldats. Ils peuvent remonter tout
droit vers le cœur du pays. Installés là, ils seront
difficiles à déloger. Et je vous assure que vous, les
Français, vous serez en fuite vers les côtes en très
peu de temps...
—Vous croyez?
— J’en suis sûr. Naturellement, vous ne pourrez
tenir trois ou quatre cents ans contre les Anglais.
Si l’on veut que le cours de l’histoire ne soit pas
changé, mon avis est que vous devrez céder votre
colonie un jour ou l’autre. Mais le truc serait de
tenir le plus longtemps possible.
Ti-Jean se leva tout à coup. Il venait d’avoir une
idée. Son visage s’illumina.
— Je vais tout arranger ça! dit-il.
— Vous?
— Oui.
— Tout seul? Mais comment?
— Vous verrez.
— Je ne comprends pas.
— Nierez-vous ma force?
— Non.
— Je peux remuer des montagnes s’il me plaît. Et
je vous assure ici même que je vais prendre les
mesures nécessaires pour empêcher que les
Anglais remontent le Saint-Laurent jusqu’aux
Ils sont nés
à Québec
Henri Dorion
Jacques Lacoursière
Michel Lessard
Pierre Morency
Denis Vaugeois
Geneviève Amyot
Alain Beaulieu
André Richard
Monique Proulx
Jean O’Neil
Marie Laberge
Esther Croft
Denis Côté
Hélène Dorion
Claire Martin
Sylvie Nicolas
Guy Cloutier
Sylvie Nicolas
Michel Pleau
Jacques Côté
Lucie Bergeron
Guy Cloutier
Hélène Vachon
Chrystine Brouillet
Denys Gagnon
Jacques Garneau
Suzanne Martel
André Ricard
Christiane Lahaie
Denis Côté
Martine Latulippe
Chrystine Brouillet
Claude Bolduc
Suzanne Paradis
Élaine Audet
Pierre Caron
Décédés
Philippe Aubert de Gaspé fils
Alain Grandbois
Charlotte Boisjoli
Octave Crémazie
Louis Fréchette
Roger Lemelin
Yves Thériault
Grands Lacs. Attendez, je reviens.
Ti-Jean et le Français de France
(suite)
Ti-Jean se plaça sur le bord de la montagne et
comme à son habitude lorsqu’il voulait voyager
rapidement, il s’élança dans les airs. Grâce à sa
force, il pouvait battre des bras assez vite et sans
lassitude pour voler comme un oiseau. Il fila à
toute vitesse vers l’embouchure du Saint-Laurent,
remonta rapidement le fleuve, cherchant l’endroit
le plus propice pour opérer un miracle à sa
mesure. Il passa l’île aux Coudres et hésita un peu
devant les promontoires de la Baie Saint-Paul.
Mais le fleuve était encore trop large. Il continua
son chemin et arriva à l’île d’Orléans. Soudain, il
comprit que c’était le seul et le meilleur endroit.
L’île bloquait les deux tiers de la largeur du fleuve
et ne laissait qu’un chenal assez étroit de chaque
côté. Le fleuve s’élargissait devant la bourgade de
Stadaconé, mais aussitôt il se rétrécissait à Cap-
Rouge et devenait une gorge de faible portée. Ce
fut devant la falaise de Lauzon et de Lévis que Ti-
Jean choisit d’établir la barrière. Il plongea vers la
rive, aborda à Stadaconé.
En ce temps-là, la rive descendait en pente très
douce jusqu’au fleuve et la bourgade indienne occupait
ce qui est aujourd’hui le quai de la traverse de
Lévis.
— Bougez pas, dit Ti-Jean aux Indiens. Je vais
transporter votre bourgade, j’ai du travail à faire ici.
— Mais...! tenta de protester le chef.
— Chut! dit Ti-Jean. C’est pour votre bien futur,
vous verrez que j’ai raison.
Et prenant la bourgade dans une main, il vous la
transporta dans les airs jusqu’à l’endroit qui se
nomme aujourd’hui l’Ancienne-Lorette, un vallon
charmant, quelques milles derrière Québec. Puis,
revenant au bord du fleuve, Ti-Jean atterrit de
nouveau, plongea la main dans le sable, sous le
roc, et d’un grand coup il vous sortit tout ça, édifia
d’un revers de main le grand cap Diamant. En
deux secondes le fleuve était dominé par cette
énorme masse de roc brut. Des hauteurs du Cap,
les Français pourraient à leur loisir barrer le
fleuve de leurs canons et empêcher que les Anglais
puissent jamais atteindre les Grands Lacs et le
cœur du pays. Jamais, en tout cas, jusqu’au jour
fixé par l’Histoire et le Destin où, sur les plaines
d’Abraham, Montcalm se fera battre par les
troupes de Wolfe.
Mais il faut dire que pendant un bon bout de
temps, les Français profitèrent de la merveilleuse
défense naturelle du cap Diamant et ce, grâce à Ti-
Jean, à la ceinture magique, et à la force merveilleuse
du jeune homme...
Il revint à toute vitesse vers le lieutenant de
Jacques Cartier.
— Va dire à ton maître, déclara Ti-Jean au lieutenant,
que s’il remonte le fleuve Saint-Laurent, il
trouvera à quatre jours de navigation d’ici un
endroit formidable où il pourra tenir tête aux
Anglais pendant longtemps.
— Mais, dit Paul, je ne comprends pas.
— Prends ma parole, dit Ti-Jean. Je viens de créer
le cap Diamant et je t’assure que c’est un joli
bétail, haut comme le ciel, d’où vous pouvez
balayer tout le fleuve de vos boulets de canon.
Personne ne pourra jamais passer là... Pour un
temps, en tout cas, bien raisonnable, qui permet-
AVRIL-MAI 2008
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tra au Roy et à la Compagnie des Cent-Associés de
faire leur magot.
— Les qui?
— Allez, tu comprendras plus tard quand tu liras
les manuels d’histoire... Va répéter ce que je viens
de te raconter à ton maître...
Le lieutenant s’en fut trouver Jacques Cartier et
l’on fit ce soir-là de grandes réjouissances...
Ce fut seulement un mois plus tard que Ti-Jean se
rendit compte qu’il avait peut-être agi sous une
impulsion un peu vive et que le service qu’il avait
voulu rendre aux Français nouvellement immigrés
au pays pouvait bien être une extravagance. Peutêtre
que s’il avait réfléchi...
C’est le chef de la bourgade huronne de Stadaconé
qui réprimanda Ti-Jean.
— Tu agis toujours sous le coup de l’impulsion,
dit-il. Cette fois, tu aurais dû y penser à deux
fois...
— Mais pourquoi? Qu’ai-je fait de si mal?
— Regarde!
— Je vois bien. Et puis après?
— Ton cap Diamant.
— Oui, je le vois. Mais qu’est-ce qu’il a? Chose
certaine, il protège le fleuve Saint-Laurent contre
toute invasion des Anglais.
— Peut-être. Seulement, qu’est-ce qui arrivera
quand la ville de Québec sera construite à cet
endroit?
— Qu’est-ce qui peut arriver?
Le chef huron secoua lentement la tête en un
geste de commisération.
— Je te dis que tu ne réfléchis pas assez avant d’agir.
Ti-Jean se fâcha tout net.
— J’en ai assez, dit-il. Je ne vois absolument pas
ce que j’ai fait de répréhensible. C’est un beau
cap, en bon granit, très solide, qui aide les
Français à repousser les conquêtes anglaises.
Voilà.
— Oui, dit le chef. Seulement, quand Québec sera
bâti, les gens du quartier Saint-Malo habiteraient
la Haute-Ville si tu n’avais pas chambardé la géographie.
Voilà ce que tu as fait.
— Et puis?
— Et puis, je trouve que ce n’est pas logique, c’est
tout. Ces gens avaient un droit géologique et géographique
d’habiter la Haute-Ville. Tu le leur as
enlevé sans les consulter. C’est mal et ce n’est pas
démocratique.
— La ville, dit Ti-Jean, n’existe pas encore. Les
gens de Saint-Malo ne sont pas encore nés! Alors
comment aurais-je pu les consulter?
— Vois-tu, dit le Huron qui avait suffisamment de
bon sens, voilà ce qui arrive quand on fait des
choses merveilleuses. Elles en viennent à tout
chambarder, à tout bousculer. Moi j’en ai vu les
conséquences. À toi de les voir aussi avant de
soulever des caps par ici ou de creuser des mers
par là. Tu joues avec la nature? Prends garde de
ne pas créer plus de problèmes que tu n’en règles.
Le chef avait raison. Mais Ti-Jean aussi avait eu
raison de créer le cap Diamant. Reste à savoir,
naturellement, ce que pensent de tout cela les
gens de Saint-Malo*...
* Rappelons que le village de Saint-Malo a été annexé à la ville
de Québec en 1907.