Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - Indexnos rechanges du dimanche et des jours de fête.
Donnez-nous ça! Sinon nos femmes vont nous
embobiner en arrivant au tipi.
Cartier, qui ne comprenait rien mais qui voyait les
gestes des Indiens, crut qu’ils le remerciaient pour
les cadeaux et qu’ils confirmaient leurs propres
dons.
— Merci, dit-il, vous êtes très gentils. J’ai
rarement eu l’occasion d’avoir affaire à des
indigènes aussi généreux. On voit que votre système
d’éducation est excellent. On dirait même
que vous avez été éduqués à Stanislas et à Marie
de France, deux écoles françaises bien connues.
— Donne-moi mon butin, dit le chef Indien qui
avait un fort accent de la Mauricie, ou je vais me
fâcher et ça va finir par une bataille...
L’un des sous-chefs intervint alors et dit au chef.
— Attention, patron. Avez-vous vu? Ils ont des
espèces de bâtons en fer. Avec nos lances en bois,
on fera pas long feu contre leurs bâtons de fer.
Sans compter qu’ils en ont des pleins bateaux, ces
guerriers-là. On est vingt, ils sont cent.
Embarquez-vous pas dans une entreprise aussi
misérable...
— T’as raison, sous-chef, dit le chef. On s’est fait
voler notre linge, mais on finira par se faire payer.
— L’important, dit le sous-chef, ça serait d’apprendre
leur jargon. De même on pourrait leur
expliquer le court et le long de l’affaire. Ils n’ont
pas l’air de mauvais gars. En tout cas, leur chef est
poli et il a un beau sourire. Et puis, lui avez-vous
vu les moustaches?
— Moustaches tant que tu voudras, dit le chef, je
me demande comment expliquer à ma femme que
je me suis fait ôter mes culottes du dimanche en
peau de luxe, par des étrangers qui sont venus sur
la mer. Elle va encore me dire que je lui invente
des histoires...
— Et moi donc, dit le sous-chef... On est tous dans
le même bateau. Ma chemise en chevreuil, mes
culottes en rat musqué, mon beau surtout en peau
d’Iroquois...
— Ma besace en cheveux d’Algonquins, dit un
autre sous-chef...
— Le sous-chef Agile-Hibou a raison, dit le chef. À
se battre contre ces gens-là, on risque d’en
recevoir plus qu’on va en donner. Attendons, on
verra toujours.
— Indigènes du Nouveau-Monde, dit Cartier,
sachez que je prends possession de ce pays au
nom de Dieu et du Roy de France.
Sur ce, Jacques Cartier lança en l’air son chapeau
et le rattrapa; tous les Français firent de même.
Puis ils mirent un genou en terre et firent le signe
de croix.
— C’est bien pour dire, commenta le sous-chef
aux Indiens assemblés, que le monde d’ailleurs a
des manières qui sont pas comme les nôtres.
D’après moi, ce sont des malades, ces gens. Ils ont
dû être pris de peur de mourir et ils se sont sauvés
par ici.
— À mon avis à moi, dit le sous-chef premier, c’est
des gens qui ont des démangeaisons subites à des
endroits pas comme nous autres...
— Vous n’avez rien compris, dit le sous-chef deuxième.
Ce sont des acteurs d’une troupe française.
Ils tentent de nous épater. C’est la façon des
troupes françaises...
— Pas sérieux, dit le chef.
— Gens du Nouveau-Monde, s’écria Cartier. Nous
avons besoin d'eau.
Ce disant, il fit le geste de boire.
— Il a soif, dit le chef, va lui chercher de l’eau.
— Nous avons faim, continua Cartier, en faisant le
geste de manger.
— Sous-chef Patte-Gauche-de-Caribou, dit le chef,
ils ont faim. Va dire à ma femme qu’elle prépare le
souper et qu’elle ajoute des places à table. La rallonge
est en dessous du bouleau près de la rivière.
— Nous offrirez-vous l’hospitalité? s’écria Cartier
en faisant le geste de dormir sur ses deux mains.
— Il s’endort, dit le chef. Bon. Mes gars,
endormez-les.
Et c’est ainsi que Cartier et ses hommes, après
avoir cru à la politesse des Indiens, reçurent chacun
un coup de tomahawk auquel ils ne s’attendaient
guère et qui les endormit jusqu’à l’heure
Yves Thériault vers 1948 : © Studio Lumière, Saint-Hyacinthe
du souper... Mais tout ceci se passait avant que Ti-
Jean n’arrive sur les lieux. Il arriva, lui, le surlendemain
de ce premier contact. Déjà les Indiens
avaient appris quelques mots en français: fraise,
bouleau, pistache, canoë, parking, week-end...
Même que le chef faisait déjà des phrases dans le
français le plus parisien. Comme celle-ci, par
exemple :
— Croyez-vous que je vais trouver un parking
pour mon canoë si je vais en week-end jusqu’au
rocher Percé?
Naturellement, les Français étaient bien épatés de
la facilité qu’avaient les Indiens à apprendre la
langue du Roy de France.
Mais pour revenir à l’histoire, mon Ti-Jean, voyant
la marche des événements, et vu qu’il savait luimême
le français comme vous savez votre pater,
se mit à converser avec un Français de France,
sorte de lieutenant de Cartier. Tous deux étaient
assis sur le mont qui surplombe Gaspé, qui est très
haut et d’où l’on découvre la mer. C’est là que Ti-
Jean conçut une autre extravagance... Enfin, on
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pourrait dire que c’en est une.
— C’est grand le Nouveau-Monde? demanda le
lieutenant de Cartier qui se nommait Paul.
— Cela s’appelle le Canada, dit Ti-Jean.
— Ah, oui? Tiens donc...
—C’est très grand, le Canada, dit Ti-Jean.
Tellement grand que je suis content de vous voir
arriver, les Français.
— Ah oui? Pourquoi?
— Il n’y avait pas assez d’Indiens pour vraiment
exploiter les richesses du pays. Moi, les richesses
du pays, je les connais. J’ai la ceinture magique,
vous savez. Quand je l’ai autour du corps je suis
plus fort que tout au monde. Je suis tellement fort
que rien ne peut me résister.
Paul ne le croyait pas, évidemment. D’abord parce
que les Français ne croient pas facilement de
telles choses. Et ensuite parce que l’histoire de Ti-
Jean, c’était joliment incroyable...
— Tiens, dit Ti-Jean, je vais vous le prouver.
Il étendit la main, saisit un gros bouleau proche,
l’arracha du sol, le brandit au-dessus de sa tête et
le lança très loin dans la baie de Gaspé où le
bouleau plongea en un grand ploc! qui fit jaillir
l’onde à cent pieds dans les airs...
— Ma parole, dit Paul, c’est vraiment extraordinaire.
— Et c’est une bien petite démonstration, fit
Ti-Jean modestement. Si je m’en donnais la peine,
je vous montrerais plus encore... Mais que cela
suffise pour le moment. Nous en étions aux
richesses naturelles...
— Oui, oui, justement, dit Paul. Nous parlions des
richesses naturelles.
— Elles sont considérables, dit Ti-Jean. Et les
Indiens ne les ont jamais exploitées.
— C’est dommage.
— Oui. Et si vous vous en donnez la peine, vous
pouvez développer une très belle colonie ici.
— Oh, cela dépendra du bon plaisir du Roy.
— Sans doute, acquiesça Ti-Jean. Mais expliquezlui
tout ce que vous trouverez ici. Il y a de l’or en
abondance.
— De l’or?
— Oui. Et du cuivre, du nickel... Du nickel, c’est
quelque chose que vous ne connaissez pas encore
mais qui sera très en demande un jour...
— Et ensuite?
— Du fer. Beaucoup de fer. Du charbon, beaucoup
de charbon. De la forêt à perte de vue, pendant
des milliers et des milliers de milles...
— De milles?
— De kilomètres comme diront les Français plus
tard... Sans compter de l’eau comme vous ne pouvez
en imaginer et de la fourrure.
— Ah, de la fourrure... dit Paul. De fait nous
sommes venus surtout pour la fourrure, vous
savez...
— Alors ça, les Indiens peuvent vous en vendre à
la tonne. De pleins bateaux.
— Chouette, le Roy va être content...
— Il n’y a qu’une chose, dit Ti-Jean. Vous savez, je
suis très au courant du pays et j’ai l’impression
que vous aurez des difficultés.
— Comment cela?
— Vous venez les premiers. Mais si vous avez pu
venir, les Anglais vont vite trouver le chemin.
— Oui, ils nous suivent à la piste, je crois.
— D’ici dix ans, quinze ans, cent ans, qui sait si
les Anglais ne vont pas vous déloger du Canada?
— Mais si le pays est si grand...
— Il a une faiblesse en ce qui a trait à la guerre,
dit Ti-Jean. Le fleuve Saint-Laurent que les