Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - Index© Martine Doyon
Alain Beaulieu
Professeur à l’Université Laval, Alain Beaulieu s’est fait
connaître avec Fou-Bar, qui porte le nom du sympathique
débit de boisson de la rue Saint-Jean, et avec
lequel il a mis le public et la critique dans sa poche. Le
Dernier Lit et Le Fils perdu complètent cette trilogie
que l’auteur qualifie de « filiale ».
«
Ti-Jean et le Français de France
Ce conte est tiré d’un album pour enfants aujourd’hui épuisé, Les Extravagances de Ti-Jean (Beauchemin, 1963). L’auteur d’Agaguk, à qui l’on
doit une œuvre littéraire des plus foisonnantes, s’y est amusé à réécrire un pan de l’histoire de Québec. On suit Ti-Jean dans une fantastique aventure:
pour donner un coup de main à Jacques Cartier et à sa troupe qui, dans le futur, en arracheront face aux Anglais, il décide de créer le cap
Diamant, assurant ainsi leur protection. Une initiative peu appréciée du chef des Hurons de Stadaconé, qui finira par sermonner Ti-Jean… C’est
avec raison que Marie José Thériault, conteuse, traductrice et directrice des Éditions du dernier havre, presque totalement vouées à l’œuvre de
Thériault père, considère que cette « petite histoire amusante et ironique […] allège le contexte historique de la naissance de Québec ». Grâce
à son irrévérence et à son humour savoureux, Ti-Jean et le Français de France constitue en effet une façon rafraîchissante de plonger au cœur
du passé de la Vieille Capitale dans le cadre de son 400 e anniversaire. L’année 2008 marque également le vingt-cinquième anniversaire du décès
d’Yves Thériault. Parmi les événements qui commémoreront l’héritage du prolifique conteur et écrivain, mentionnons une édition illustrée des
Contes pour un homme seul, la sortie du premier volume d’une biographie signée par sa fille, la tenue d’un colloque international et d’une exposition
d’envergure à la Grande Bibliothèque ainsi que des soirées de lectures. Mais laissons maintenant la parole à Yves Thériault. H.S.
Parce que j’y suis né et que j’y ai grandi, la ville de
Québec a en quelque sorte modelé ma personnalité —
et mon écriture, qui en est le reflet le plus accessible. J’ai
pris racine quelque part entre la haute ville — belle et
riche, mais parfois insipide de propreté — et la basse
ville — jadis laide et pauvre, mais où la vie suintait par
tous les pores du bitume de ses rues étroites.
Aujourd’hui, assis dans la fermeture Éclair qui, de la rue
Arago, monte vers la tour Martello, j’ouvre mon carnet de
notes. Entouré d’arbres en flanc de cap que squattent
une faune invisible, quelques fantômes et deux ou trois
espèces de gnomes que la nuit ne révèle qu’aux junkies
et aux illuminés, j’écoute la rumeur de la ville et essaie
de la mettre en mots.
J’entends de la musique, un éclat dans le silence des
sphères. C’est la voix du personnage principal de mon
prochain roman, ombre parmi les ombres. Il foule les
rues de Québec en fredonnant un air que je ne connais
»
pas. Curieux, je me lève et marche à sa suite vers le
grand fleuve… en espérant qu’il ne s’y jettera pas.
L’Histoire ne dit pas tout. Il existe des documents
secrets que nul ne peut consulter sauf
les privilégiés. Il faut vous compter heureux,
car c’est ainsi que la vie de Ti-Jean a pu être
racontée. Et c’est grâce à ces documents
secrets que nul au monde n’avait encore vus
qu’une page toute spéciale de l’histoire du
Canada peut vous être narrée ici, page que
vous risquiez fort de ne jamais connaître...
Si vous ne la croyez pas, si personne ne la
croit, si les historiens la démentent, tant pis.
Ce serait un désastre si on ne gardait pas au
fond de soi une petite réserve de merveilleux!
Ce serait une jolie pagaille sur la
terre si tous les hommes prenaient les
choses à la lettre...
Passons.
Parmi les extravagances de Ti-Jean, il en est
une qui a soulevé la colère de bien des gens
du Canada, dans le temps. Mais en définitive,
il est probable que cette extravagance
n’ait pas été si bête. Il aurait fallu là-dessus
l’opinion des historiens savants. Ils refusent
de la donner, sous prétexte que, de toute
manière, Ti-Jean n’a pas existé, que tout cela
est de la bouillie pour les chats...
Ouais.
M’est avis qu’ils doivent faire une vie bien
triste, les savants historiens. Ils ignorent le
plaisir que nous avons ensemble, nous tous
qui croyons au merveilleux. C’est tellement
plus intéressant que de se prendre au
sérieux et de marcher comme du monde
empesé à l’empois raide!
Donc, je reviens à Ti-Jean.
Cette fois-là, Ti-Jean était en Gaspésie. Cela
ne s’appelait pas la Gaspésie, dans le temps.
Cela ne s’appelait rien. Les Indiens, voyezvous,
se promenaient tellement et
changeaient si souvent de place qu’ils ne
prenaient pas la peine de baptiser la géographie
sauf dans les cas absolument nécessaires,
pour savoir se reconnaître. Mais des
cartes, point. Des mappemondes, encore
moins. Ce qui importait, c’était la couleur
des arbres, la lumière du soleil, la direction
AVRIL-MAI 2008
44
du vent et le pays des bonnes chasses.
Avouez qu’en ne se compliquant pas la vie,
ils l’avaient belle, hein? Les Indiens, c’était
du monde pas ordinaire qui savait vivre et
bien vivre.
Or, en Gaspésie, Ti-Jean ne savait trop quoi
faire.
Il se promena sur le massif, inspecta les caribous,
musa deçà, delà. Finalement il
redescendit vers le bout de la Gaspésie, la
pointe des Trois Sœurs, et plus loin, après
les longues plages du Coin du Banc et l’estuaire
de Barachois, il atteignit la baie de
Gaspé. C’est beau à voir, la baie de Gaspé. Il
y a des gens qui disent aujourd’hui, et avec
raison, que c’est le plus beau port naturel du
monde. Le fait est que, même en ces temps
anciens, la baie de Gaspé était impressionnante.
Là, il n’y avait rien. Seulement une petite
tribu d’Indiens qui campait près de la mer
parce que les femmes avaient prévenu les
hommes qu’elles voulaient faire la lessive et
qu’il n’y avait pas d’eau là où elles étaient.
Pas assez, en tout cas, pour une grosse
lessive comme elles s’en promettaient. Alors
ils étaient tous descendus vers la mer. Pour
rencontrer vous ne savez pas qui? Un
dénommé Jacques Cartier, qui arrivait
directement de France avec ses petits
navires et ses pieux marins.
Et justement comme les Indiens arrivaient,
portant sur leur bras tout leur linge sale,
Cartier était en train de faire planter une
croix sur la rive et prenait possession du
pays au nom du Roy de France. Voyant les
Indiens les bras chargés, Cartier pensa que
les indigènes qui venaient à sa rencontre
étaient porteurs de cadeaux. Il prit donc le
linge sale, fit donner aux Indiens en échange
des verroteries, des colliers pour les femmes
et de la gomme à mâcher pour les hommes.
Naturellement, les Indiens expliquèrent à
Cartier qu’il s’agissait de la lessive et non de
cadeaux. Dans sa langue, le chef dit:
— Ne faites pas les niaiseux. On s’en allait,
tout le monde, faire notre lavage. Vous avez