Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexEt tout le reste est littérature
Le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell et du très réussi
Village de l’Allemand de Boualem Sansal, tous deux publiés chez
Gallimard, montre bien le besoin que ressentent les auteurs à faire
le ménage dans un XX e siècle truffé de honteux secrets avant d’entrer
enfin dans le XXI e siècle la conscience blanchie et amidonnée,
l’âme enfin lavée de plusieurs décennies d’impuretés.
Puisqu’il est question de secrets, citons d’entrée de jeu les très belles
découvertes que sont Profondeurs d’Henning Mankell et
Lendemains de guerre de Rachel Seiffert. Chez Mankell, la thématique
de la culpabilité est forte: pensons, par exemple, au Retour du
professeur de danse (Points). On résume trop souvent la carrière du
Suédois à ses romans policiers alors que, avouons-le, il se révèle
aussi à l’aise dans les autres genres plus « sérieux ». Avec
Profondeurs, Mankell tisse une remarquable toile où se prennent les
doubles identités, les vérités trop lourdes à dire et qui attirent
irrémédiablement son personnage principal vers les profondeurs de
la mer Baltique, figure omniprésente de cette fiction où il fait froid à
chaque page. Chez Seiffert, à qui l’on doit l’époustouflant roman La
Chambre noire (10/18), c’est à une autre histoire d’homme brisé
qu’on a affaire avec Lendemains de guerre. Une jeune femme, Alice,
orchestre une rencontre entre Joseph, qui a fait partie des troupes
britanniques envoyées en Irlande du Nord, et David, son grand-père,
ancien pilote de bombardier. Les deux hommes n’ont pas réussi à
faire la paix avec leur passé et leurs échanges, loin de les soulager,
les contraignent à faire face à leurs démons. Avec une minutie terrifiante,
Seiffert sonde les mémoires et illustre avec brio les terrifiants
effets du stress post-traumatique.
Une réalité fictive
Parmi les squelettes dans le placard du siècle dernier, il y en a un
dont on a peu entendu parler, celui de la Stasi, l’ancien ministère de
la Sécurité d’État de la défunte Allemagne de l’Est. Presque vingt ans
(déjà!) après la chute du mur de Berlin, l’écrivaine australienne Anna
Funder a décidé de remuer le couteau dans des plaies encore
ouvertes en donnant la parole à ceux et celles qui ont vécu sous l’œil
inquisiteur de la Stasi. Fait à noter, Stasiland n’est pas à proprement
parler un roman, mais bien une enquête déguisée en fiction où, par
mesure de prudence et de respect, les véritables identités ont été
masquées. Mais rappelons les faits: on dénombrait en Allemagne de
l’Est 91 000 agents officiels de la Stasi et près de 175 000 collaborateurs
non officiels chargés de surveiller toute trace de rébellion et d’étouffer
les envies de passer à l’Ouest. Évitant de faire elle-même le
procès de cette police secrète, Funder a laissé à ses « personnages »
le soin de raconter la vie sous le joug de la Stasi. On y découvre des
scènes dignes d’Ubu roi de Jarry ou du 1984 d’Orwell. Ainsi, il est
question d’une femme dont le mari a été appelé pour un interrogatoire
et qui n’a plus eu de nouvelles de lui jusqu’à ce qu’on l’informe
que le corps de ce dernier, mort en prison dans d’obscures circonstances,
a déjà été incinéré. Une autre a tenté de traverser le Mur et
raconte sa vie de paria. Un ancien agent de surveillance explique
comment il s’est fait passer pour un aveugle afin d’épier ses concitoyens.
On croise également Hagen Koch, cartographe en chef de la
Stasi, qui, en août 1961, commença à dessiner à la peinture les 40
kilomètres du futur mur de Berlin. Et que penser de cette scène surréaliste
où la narratrice de Stasiland découvre, dans les bureaux
désaffectés de la Stasi, des rangées de « bocaux d’odeurs », qui con-
La chronique d’Antoine Tanguay
Absurdoland
Étrange, comme certains livres ont la fâcheuse manie de demeurer pertinents tandis que d’autres se font... impertinents. Ils dérangent,
bousculent, font rejaillir des brumes de l’oubli les coupables de jadis pour les traîner devant le tribunal du présent. On y prend presque un
malin plaisir, d’ailleurs! Suffit de jeter un œil à l’actualité récente pour s’en convaincre. Méfiance, malveillance et surveillance, trois muses
toujours aussi séduisantes pour les analystes de l’histoire que sont les écrivains.
Profondeurs
Henning Mankell,
Seuil,
Coll. Cadre vert,
344 p., 31,95$
Lendemains
de guerre
Rachel Seiffert,
Éditions Robert
Laffont,
coll. Pavillons,
356 p., 41,95$
Stasiland
Anna Funder,
Éditions Héloïse
d’Ormesson,
366 p., prix non
disponible
AVRIL-MAI 2008
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Littérature étrangère
tenaient autrefois des sous-vêtements volés aux « opposants du
régime », et que l’on utilisait pour lancer les chiens sur leur
trace? Idem de l’entreprise des « femmes-puzzles », qui
reconstituent les 15 000 sacs d’archives déchiquetées de la Stasi?
Selon les estimations les plus optimistes, elles en auraient encore
pour 375 ans...
Ce qui rend Stasiland encore plus à propos aujourd’hui (et aussi
terrifiant, faut-il préciser), c’est qu’il appartient à ces romans si
loin et si proches de notre époque, à ces œuvres qui exposent les
erreurs et les dérives d’hier, persistantes en nous, étrangement
actuelles, prophétiques parfois. Entre la redoutable machine à
surveiller réglée au quart de tour de la Stasi et la récente intrusion
progressive de l’État dans la vie privée des individus, il n’y a
qu’un pas. Ou trente ans, plutôt. Une génération à peine, un
détail, une parenthèse dans une épopée de méfiance des hommes
envers les autres hommes. La littérature chez Funder constitue
un détour pour mieux venir décrire le quotidien absurde de milliers
d’Allemands de l’Est. Stasiland tombe à point, alors que par
les temps qui courent, nos contemporains souffrent de ce que je
nomme affectueusement le « syndrome Gomery », cette variation
contemporaine issue de l’art séculaire cousin de la chasse au sorcières,
qui consiste à chercher la (bé)bête noire dans tout ce qui
nous entoure, et plus particulièrement sur son territoire de
reproduction privilégié, l’espace bureaucratique. Il est de bon
ton de fouiner dans la paperasserie en deux ou trois copies roses
ou bleues, entre les formulaires glissés subtilement sur le dessus
de la pile afin de débusquer les resquilleurs, les abuseurs et les
abusés dans la foulée. Remarquez que la « Gomerite » aiguë qui
court n’a pas que du mauvais. Il est bon de savoir qu’il existe des
gens prêts à tout pour atteindre la vérité, qui est toujours ailleurs,
on le sait. Après tout, il n’est pas si loin, le temps où l’on épiait
les intimités et censurait les pensées. Parfois, on dirait même
qu’on nage encore dedans.
Comble de l’ironie, Stasiland d’Anna Funder n’est pas disponible
au Québec. Les rouages de l’édition étant ainsi (dé)réglés, le distributeur
québécois des éditions Héloïse d’Ormesson ne l’a tout
simplement pas ajouté à son programme printanier. Si l’envie
vous prenait toutefois de lire ce bouquin majeur, il faudra le commander
en Europe. C’est triste, mais c’est comme ça. Il ne
faudrait pourtant pas lancer la pierre au distributeur, qui obéit
simplement à des réalités commerciales cruelles et, malgré tout,
bien réelles. Car traverser l’océan n’est pas donné. Et quand on
franchit une grande eau pour plonger dans une mare de nouveautés
moins chères, on réfléchit à deux fois avant de prendre
le bateau. À l’heure de l’autoroute de l’information, certains
romans doivent encore voyager en pousse-pousse.
Longtemps animateur d’émissions culturelles à la radio,
fondateur des éditions Alto, Antoine Tanguay écrit dans
divers magazines. Outre les livres, Antoine se passionne
pour la photographie, le football, les voyages, ses chats et
son nouveau rôle de papa.