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Poésie étrangère
La Belgique n’est pas que le pays de Tintin et de Jacques Brel. C’est une terre qui fut — et demeure —
fertile pour toute une lignée d’avant-gardes ou, plus simplement, pour l’épanouissement d’un certain esprit
qui s’est démarqué durant tout le XX e siècle jusqu’à nos jours, et ce, tant en art qu’en littérature.
Quelques publications récentes nous donnent l’occasion d’explorer les pans, moins connus
du grand public, d’une certaine « Belgitude ».
« J’ose m’exprimer ainsi »
Parce qu’il fut surréaliste dès les années 20, Louis
Scutenaire se voit chronologiquement justifié en
tant que premier sujet traité dans le présent article.
L’exemplaire éditeur parisien Allia nous fait
donc renouer avec cet influent auteur belge en
republiant Mes inscriptions 1943-1944. Tronçon
initial d’une suite d’inscriptions qui s’étend jusqu’à
1987, ce petit livre n’a rien d’un journal personnel.
Scutenaire, « Scut » pour les intimes, y consigne
un amalgame fulgurant de propos variés évoquant
tantôt l’aphorisme, tantôt l’historiette. Toutes ses
inscriptions sont marquées du même
sceau, celui d’un certain sourire cancre
et surréaliste à la fois. En effet, se
succèdent des observations
déroutantes autant que cinglantes
sur la littérature (« Victor Hugo
était un fou qui se prenait pour
Louis Aragon »), des
détournements de citations
célèbres tirées de cette
même littérature (« J’ai
plus de souvenirs que si
j’avais Turin », en
réponse au fameux
vers de Baudelaire, « J’ai
plus de souvenirs que si
j’avais mille ans »
[Milan/Turin, la comprenez-vous?]). Et
ainsi de suite, corrompant tantôt des
lieux communs sur la vie, insultant tantôt
la grande bêtise humaine,
s’amourachant d’une grande variété de
femmes, l’auteur fait défiler ses inscriptions
comme autant de perles sur un collier
et dont certaines seraient un peu trempées
dans le curare. Scut, grand ami du
peintre Magritte, se fait ainsi emblématique
de l’esprit qui animait les surréalistes belges et
de celui qui prendra le relais dans différents courants
d’avant-garde jusqu’à nos jours. Un esprit moins
austère et de beaucoup moins « carriériste » mais
tout autant, sinon plus, révolutionnaire que celui
qui régnait chez la bande d’André Breton.
Un général particulier
Toujours chez Allia est paru un entretien avec Piet
de Groof, Le Général situationniste, venant s’ajouter
aux quelques documents que l’éditeur a déjà
publiés sur ce mouvement majeur fondé dans les
années 50. Et ce nouveau livre a de quoi intriguer.
Piet de Groof est un personnage tout à fait stupéfi-
Mes inscriptions
1943-1944
Louis Scutenaire,
Allia, 256 p., 16,95$
Au-delà du plat pays
AVRIL-MAI 2008
26
Par Christian Girard, librairie Pantoute
Le Général
situationniste
Piet de Groof, Allia,
302 p., 24,95$
ant qui, tout en menant une carrière militaire, a su
jouer un certain rôle dans les sphères des arts et
des lettres de la Belgique des années 50 et 60. Ce
Flamand, proche de grands artistes reconnus mondialement
tels que Asger Jorn et Pierre Alechinsky,
évoque dans ce livre l’époque où, en tant que fondateur
d’une revue de poésie flamande contemporaine
intitulée Taptoe et d’une galerie du même
nom, il fut à la fois animateur et témoin des enjeux
des avant-gardes de son temps sous un pseudonyme,
Walter Korun. Se bousculent souvenirs,
anecdotes et portraits dans ce généreux entretien
agrémenté d’une iconographie tout aussi
généreuse. C’est en tant qu’observateur
éclairé que Piet de Groof nous dévoile les
aléas de ce foisonnant milieu où les amitiés
se faisaient parfois aussi fulgurantes que
les inimitiés, mais où le monde était toujours
à transformer, soit au bout d’un
pinceau ou au détour d’une conversation.
C’est du belge!
Pour finir ce tour d’horizon du plat pays,
il faut parler de l’éditeur Le Taillis Pré
qui, en collaboration avec l’éditeur
québécois Le Noroît, nous a livré cet
hiver une anthologie de poètes belges
fort intéressante. Échafaudé par Yves
Namur et Liliane Wouters, tous deux
poètes, ce panorama de la poésie francophone
de Belgique, intitulé Poètes
aujourd’hui, est une occasion en or de
découvrir des univers poétiques très
riches et très variés. En effet, soucieux de
dévoiler toutes les essences de la poésie
belge francophone contemporaine, les
artisans de cette anthologie ont d’abord
choisi leurs coups de cœur respectifs et
décidé d’y inclure les poètes qui s’imposaient
d’emblée, mais toujours en respectant
le fait qu’ils soient encore vivants. Ce qui donne
une vaste palette sur laquelle les tonalités les plus
tonitruantes et les plus discrètes se relaient dans
une certaine harmonie. De plus, le choix délibéré
de ne mentionner que les noms et les années de
naissance des poètes sans s’embarrasser de détails
biographiques confère à l’ensemble une présentation
épurée. Et même, c’est notre curiosité qui se
voit encouragée, à la lecture de ces pages où se
côtoient un écrivain internationalement connu
comme Henri Bauchau et le délirant et enjoué
Jean-Pierre Verheggen, à aller explorer de plus près
ces univers singuliers.
© Egon Schiele
Poètes aujourd’hui.
Un panorama de la
poésie francophone
de Belgique
Liliane Wouters et
Yves Namur, Le
Tallis Pré/Le Noroît,
310 p., 24,95$