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Littérature étrangère
Au-delà de la jungle épaisse de sa prose violente et
revêche, on découvre le génie de l’homme à travers
la galerie de personnages qu’il aura créée au cours
de sa vie, près de 600 en tout, disséminés dans près
d’une vingtaine romans: les grandes familles
sudistes, certes, mais aussi les putes et les bonnes
sœurs, les brutes épaisses et les ivrognes invétérés,
les mendiants et les anciens militaires, les débiles
légers et les péquenots consanguins, les aristocrates
déchus et les descendants d’esclaves.
Les Snopes effectuent de brèves apparitions dans
l’œuvre de Faulkner à partir des années 1929-
1930, mais ce n’est qu’une décennie plus tard
qu’un roman leur est enfin consacré. En 1940
paraît Le Hameau, premier volume de la trilogie
consacrée à l’ascension de cette famille de petits
ouvriers, d’usuriers et de journaliers pour qui la
terre n’a de valeur que si elle sait rapporter suffisamment
d’argent. Suit La Ville, en 1957, et
finalement Le Domaine, en 1959. La trilogie est
enfin présentée pour la première fois en un seul
volume, dans la collection Quarto, chez Gallimard.
En 1929, dans le roman Sartoris, Faulkner traçait
les limites du comté imaginaire de Yoknapatawpha,
où se situerait désormais l’essentiel de son œuvre.
C’est dans ce coin reculé du Mississippi que s’entrecroisera
le destin de centaines de personnages,
errant d’un roman à l’autre comme autant de spectres
peuplant le même cauchemar. Car rien n’est
rose chez Faulkner, loin de là: meurtre, inceste,
suicide, viol, mutilation, bestialité, rien n’y
échappe ou presque, les personnages de Faulkner
adoptant inévitablement les mauvais plis de l’humanité
qu’il souhaite dépeindre à travers eux.
William Faulkner est l’un de ces rares auteurs
ayant su créer sa propre mythologie, dont les
Snopes font assurément partie, au même titre que
les McCaslin, les Compson ou encore les Sartoris.
Si ces derniers (auxquels l’auteur s’identifie)
représentaient une certaine aristocratie, l’une de
ces antiques familles du vieux Sud qui s’écroule
fatalement sur elle-même à la fin de la guerre de
Sécession, les Snopes en sont l’exacte antithèse:
d’origines troubles et incertaines, consanguins et
incestueux, sans ascendance connue, ils font leur
irruption dans le comté de façon subite, incarnant
le nouveau Sud, celui contraint à la déchéance par
de nouvelles mesures sociales et économiques, un
Les Snopes,
une histoire de famille
Pourquoi lire Faulkner, pourquoi s’écorcher volontairement la cornée sur ces phrases interminables, ces
phrases à la syntaxe impossible, presque ridicule, pourquoi s’entêter à déchiffrer une œuvre à laquelle
l’auteur lui-même avouait parfois ne rien comprendre? Faulkner doit être lu pour la dureté des mots,
l’âpreté du propos, et pour sa totale maîtrise du langage, utilisé parfois comme une matraque, parfois
comme une paire de cisailles rouillées. Il doit être lu et admiré pour l’indéniable modernité
de son œuvre — intemporelle, vraiment. Il faut le lire comme les cinéphiles voient Lynch ou Fellini,
comme les mélomanes écoutent Monk ou Mahler: l’œuvre est complexe, ardue mais essentielle.
AVRIL-MAI 2008
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William Faulkner
Par Charles Quimper, librairie Pantoute
pays en ruine, lentement rongé par la vermine et
envahi par la pourriture.
La pourriture, comme Ab Snopes, l’ancêtre pyromane
qui, un beau jour, s’installe à Frenchman’s
Bend sans crier gare. Puis Flem, le fils aîné, le véritable
« héros » de l’histoire: un avare impuissant
et dénué de sentiments qui ne cherche qu’à s’enrichir
davantage. Un sombre magouilleur qui
grimpe dangereusement le long de l’échelle sociale
en utilisant les membres de sa famille pour arriver
à ses fins: tous ces Snopes semblent arriver de
nulle part et se reproduisent aussi sûrement que
des rats. Comme Byron le sale petit escroc en
costard, Mink l’assassin, Ike le demeuré amoureux
d’une vache, qui se livre avec elle à des ébats honteux
dans la grange, et Clarence le sénateur corrompu,
grand amateur de bordels.
Les Snopes sont la bâtardise incarnée, le sousproduit
de la mort tragique du Sud féodal, ils sont
l’opportunisme mercantile, la bourgeoisie au sang
noir, l’avilissement de l’aristocratie. Ils représentent
l’une des blessures les plus virulentes du Sud:
la lutte de classe entre Blancs, enjeu beaucoup plus
ancien, qui, aux yeux de l’auteur, divise le pays
bien plus que la question raciale. William Faulkner
est le génie littéraire par excellence, l’homme qui
écrivait des chefs-d’œuvre à la chaîne, publiant
coup sur coup Le Bruit et la Fureur, Tandis que
j’agonise, Sanctuaire, Lumière d’août et Absalon!
Absalon!
Biblique, shakespearienne, immense et sauvage,
l’œuvre de William Faulkner demande une participation
du lecteur, un effort de concentration, mais
aussi une certaine indulgence. Dans cent ans,
l’homme lira Faulkner sur Mars, tentant en vain de
comprendre quels démons pouvaient bien ronger
le vieil ivrogne pour qu’il accouche d’une œuvre
aussi profondément tordue, aussi féroce, dans
laquelle tout homme oscille perpétuellement entre
le Bien et le Mal.
Les Snopes.
Le Hameau.
La Ville.
Le Domaine
William Faulkner,
Gallimard, coll.
Quarto, 1260 p., 55$