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Ici comme ailleurs
La chronique de Stanley Péan
Qu’ils soient immigrants, de retour chez eux après de longues années à l’étranger ou
nouveaux arrivants, cherchant une place dans une société d’accueil, les héros romanesques
sont bien souvent des êtres en perpétuel exil, à la recherche de quelque chose. Mais de quoi?
De leurs rêves d’antan, de cette part d’eux-mêmes qui sans cesse se dérobe et qu’ils
continuent néanmoins de traquer inlassablement. C’est le cas de ceux que mettent en scène
les nouveaux romans de Sergio Kokis et de Véronique Marcotte.
Le Retour de
Lorenzo Sánchez
Sergio Kokis,
XYZ éditeur,
coll. Romanichels,
352 p., 25$
Tout m’accuse
Véronique Marcotte,
Québec Amérique,
coll. Littérature
d’Amérique,
240 p., 22,95$
AVRIL-MAI 2008
21
Littérature québécoise
Étrangers en terre étrangère*
Portrait de l’artiste en révolutionnaire désabusé
Pour la première fois en treize ans, Sergio Kokis a manqué son
rendez-vous annuel avec ses lecteurs l’automne passé, mais ce
n’était que pour mieux leur revenir avec Le Retour de Lorenzo
Sánchez, un roman fort qui lui aura valu une invitation sur le
plateau de Tout le monde en parle cet hiver. Évidemment, la
tribune ne s’y prêtant guère, il fut assez peu question du bouquin,
vitement évoqué, lors de ce passage à la télé nationale où Kokis y
est surtout allé de déclarations implacables sur l’état du français
parlé et écrit au Québec; assurément, le romancier et peintre
d’origine brésilienne ne s’est pas fait beaucoup d’amis dans l’auditoire
ce soir-là. Qu’à cela ne tienne; j’ai pour ma part l’impression
que Sergio Kokis, pour emprunter à Robert Lévesque sa géniale
formule, n’a envie d’être l’allié de personne. Et on ne peut qu’applaudir
cette admirable intransigeance et cette liberté d’esprit qui
s’expriment également dans son œuvre romanesque: « Un vieux
retraité doit regarder le monde avec un sourire bouddhique,
tendance zen, et non pas avec des crispations communistes, tendance
Trotsky. » Ainsi s’exprime la voix intérieure qui tente
d’indiquer à Lorenzo Sánchez la voie de la raison, tout au long du
roman auquel il a donné son nom. Au lendemain de l’abolition de
son poste de professeur de dessin, le peintre en exil oscille entre
colère et soulagement. C’est ce moment précis que son frère
Alberto choisit pour reprendre contact avec lui, le mouton noir de
la famille, l’ex-révolutionnaire qui avait quitté son Chili natal en
catastrophe et n’avait gardé aucun contact avec le clan Sánchez
au fil de ses trente années d’exil.
S’amorce alors pour lui un incessant mouvement de pendule qui
fait aller et venir le lecteur entre le passé refoulé du héros, ce fils
adoptif au sang mêlé qui a scandalisé les siens en prenant pour
maîtresse sa demi-sœur Sonia, et sa vie d’artiste vivant d’expédients
et de plaisirs sans lendemain. Quittant le pays aseptisé de
son exil pour regagner une Santiago qui ne ressemble plus guère à
la ville de sa jeunesse tumultueuse, Lorenzo s’engage sur une
pente descendante et dangereuse, un parcours initiatique à
rebours qu’on peut lire comme une allégorie du déclin des idéaux,
de ce renoncement qui parfois accompagne la vieillesse: « Vieillir,
c’est aussi devoir s’avouer qu’on ne peut pas redresser tous les
torts, même ceux qu’on a soi-même causés. C’est apprendre à
renoncer ou à capituler devant les ignominies qu’on rencontre sur
son chemin. »
Partant d’une prémisse somme toute assez convenue (le peintre
révolutionnaire désabusé par la stagnation de l’art et du monde),
Sergio Kokis signe ici l’un de ses meilleurs romans: dense, oppressant,
porté par une méditation métaphysique sur le temps qui
passe et les rêves qui s’étiolent, irrévocablement. Il en profite pour
aborder avec brio un thème à peine esquissé dans ses précédents
romans de la veine latino-américaine, celui de la difficulté, voire
de l’impossibilité du retour au pays natal. Ce thème inscrit Le
Retour de Lorenzo Sánchez dans la parenté des Urnes scellées
d’Émile Ollivier et de La Contrainte de l’inachevé d’Anthony
Phelps, deux écrivains monumentaux et deux œuvres majeures
auxquelles celle de Kokis n’a somme toute pas grand-chose
à envier.
Effractions et névroses
Il également question de peinture et d’exil dans le troisième
roman de Véronique Marcotte, mais c’est à peu près tout ce que
ce livre a en commun avec le Kokis nouveau. J’ai fait la découverte
de cette jeune romancière dans la foulée de la parution de
son deuxième roman, Les Revolvers sont des choses qui
arrivent (quel titre absolument savoureux!), pour lequel je
l’avais reçue à la Maison des écrivains comme paneliste lors
d’une table ronde d’écrivains que j’animais autour du thème de
la folie en littérature. Je n’avais pas pris le temps de lire son premier
opus, Dortoir des esseulés; mais si je me fie à Tout
m’accuse, son plus récent, il semble que la maladie mentale soit
un thème récurrent chez elle. Mais une fois cela écrit, je n’ai
encore rien dit de la richesse et de la profondeur de son œuvre.
Désireux de prendre ses distances de Galya, cette mère qui
l’aime d’un amour asphyxiant, Auguste s’est exilé de sa natale
Belgique pour venir bosser dans un hôpital montréalais. Il a
cependant emporté avec lui ses propres déviances, dont une
insomnie chronique et la manie d’entrer par effraction dans la
vie privée des gens qu’il épie avec une curiosité proprement
maladive. Parmi ceux-ci, il y aura Victoire, la jeune peintre qui
gagne sa vie dans un restaurant.
En romancière confiante de ses moyens, Véronique Marcotte
confie la narration de cette histoire à ce trio d’âmes esseulées,
auquel il faut ajouter Mathias, le père d'Auguste, que ce dernier
croyait pourtant défunt depuis belle lurette. Leurs soliloques
enchevêtrés, la nomenclature déclinée de leurs démons
intérieurs et leur quête de pardon serviront à nous révéler l’ampleur
de leur désarroi respectif, de ce sentiment de culpabilité
qui les étouffe et poussera certains d’entre eux à commettre des
gestes insolites, irréparables. Trouble obsessionnel compulsif,
voyeurisme, anorexie, dépression, névrose, psychose et autres
afflictions chroniques, pulsions matricides, tel est le programme
thématique fort sombre de ce roman polyphonique, mené avec
une remarquable finesse par l’auteure.
Si bien que j’ai achevé la lecture de Tout m’accuse en me disant
qu’il ne me restait plus qu’à mettre la main sur le premier roman
de Véronique Marcotte pour compléter mon idée de l’éblouissant
talent de cette romancière qui se classe dans le peloton de tête,
parmi les nouvelles voix du roman québécois contemporain.
* Clin d’œil à Robert Henlein.
Écrivain prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, homme de radio
à ses heures, trompettiste très amateur et père de
famille épuisé, Stanley Péan est également rédacteur
en chef du Libraire.