Le Libraire - Index

Le Libraire - magazine - Index

Avec un brin d’embarras, Pascale Montpetit avoue
que malgré une bibliothèque familiale bien garnie et
la place qu’occupait la lecture dans la vie de ses parents,
elle n’a eu la piqûre de la lecture que sur le
tard: « Petite, je lisais peu, je n’arrivais pas à me
faire une place dans les livres, confie-t-elle.
Pourtant, ma mère nous lisait les contes
d’Andersen, des frères Grimm, de Perrault, et je me
souviens que ma famille se retrouvait autour de la
table comme dans un club de lecture pour commenter
les livres qui passaient de main en main. Je
ne me sentais pas dans le coup. Je me rendais pourtant
bien compte qu’il devait y avoir quelque chose
là-dedans. »
Par contre, l’envoûtement des mots a vite été
communiqué à la future comédienne par son père,
amateur de poésie. « Avant les paragraphes et les
phrases, les mots, les jeux de mots étaient très
présents chez nous. Je me rappelle de ce vers de Paul
Éluard: “ La terre est bleue comme une orange ”,
même si, enfant, je ne comprenais pas bien ce qu’il
voulait dire. Je comprenais, en tout cas, qu’on pouvait
s’amuser avec les mots », se souvient Pascale
Montpetit.
À l’adolescence, elle découvre l’univers d’Émile Ajar
(Romain Gary), qui change son rapport à la littérature:
« La Vie devant soi n’était pas mon premier livre, j’avais
bien sûr lu les livres au programme à l’école; mais c’est le premier
à avoir laissé une impression durable sur moi. Je souhaite
à tout le monde de vivre une rencontre semblable: Ajar a été
le premier écrivain à devenir comme un ami intime pour moi
— c’est Dany Laferrière qui m’a appris cette image pour parler
d’un écrivain dont on fréquente l’œuvre. »
Comme bien des jeunes, l’« amie intime » de Gary ne se fait
pas prier pour céder au charme de Prévert, de Vian et de ces
autres écrivains qui ont un rapport ludique avec la langue et l’imaginaire
« parce que leurs écrits étaient fins et en même temps fous. Survient sur son
parcours de lectrice Le Roi des aulnes de Michel Tournier, et en particulier
Vendredi ou Les limbes du Pacifique, qui l’impressionne « grâce à toute la
mythologie qu’il reprenait au Robinson Crusoe de Defoe, et qu’il réinventait ».
L’amour des mots, l’appel des planches
« Je ne m’imaginais pas comédienne et, bien franchement, le goût du théâtre
m’est arrivé comme une “envie de pisser”, confesse candidement Pascale
Montpetit. Après coup, je vois les liens: les mots sont la matière première pour
un acteur; mon choix de carrière n’est donc pas si surprenant. Pour être
acteur, il faut aimer les textes plus que la scène. Parce qu’on passe plus de
temps dans l’intimité de l’écrivain que sur les planches à jouer. »
On devine, avant qu’elle les nomme, que
les premiers auteurs dramatiques qui
l’ont séduite appartiennent à cette
même école pour qui le côté ludique
n’exclut pas la gravité: Ionesco, Beckett,
notamment, mais aussi Ducharme,
qu’elle jouera avec brio au TNM en 1991:
P ASCALE M ONTPETIT
Libraire d’un jour
Dans l’intimité des écrivains
Le grand public la connaît pour ses rôles au cinéma (entre autres, dans la trilogie que composent les films La Beauté de
Pandore, Le Cœur au poing et Eldorado de Charles Binamé), à la télévision (Mon meilleur ennemi, Diva et Blanche) ou au
théâtre (Les Oranges sont vertes de Claude Gauvreau, Ines Pérée, Inat Tendu de Réjean Ducharme), qui lui ont valu de
nombreux prix d’interprétation. Rencontre avec une lectrice qui aime entrer, en toute amitié,
dans l’intimité des œuvres et des écrivains.
Comment faire l’amour avec
un nègre sans se fatiguer
Dany Laferrière, Typo,
192 p., 11,95$
Par Stanley Péan
« Avant de visiter
un pays, je crois
qu’on devrait
toujours fréquenter
ses écrivains. »
« Mes parents et leurs amis “ trippaient ” tous sur
Ducharme, qui est comme entré par infraction chez
nous, explique-t-elle. Je regardais ses titres qui s’alignaient
dans la bibliothèque et, à mes yeux, ç’avait
l’air d’une vitrine de bonbons. Mais quand j’ouvrais
les livres, je ne comprenais pas ses phrases. Plus
tard, quand j’ai réussi à pénétrer dans son monde,
je n’ai plus eu envie d’en ressortir. »
D’ailleurs, quand la comédienne aura à se colleter professionnellement
avec l’univers de Ducharme, elle
n’hésitera pas à écrire à l’écrivain mystère pour lui
demander des éclaircissements sur un aspect de sa
pièce Ines Pérée, Inat Tendu: « Il m’a répondu par une
charmante lettre, que j’ai gardée évidemment, où il me
disait en gros: “ Métaphore yourself ”. Ce conseil, qui
m’a resservi après, c’est toute une ligne de conduite
pour un acteur! »
Le réseau des références
Fébrile, la comédienne multiplie volontiers les
titres d’œuvres, les noms d’auteurs qu’elle chérit:
Henry Miller, qui fut dans sa jeune vingtaine une
sorte de mentor lui donnant le courage de prendre
des risques dans sa vie professionnelle et avec qui
elle aurait aimé partager une tasse de thé à Paris;
Daniel Pennac, si émouvant dans ses confessions
de cancre; Ernest Hemingway, à qui son père
vouait presque un culte et qui lui a justement permis de se
rapprocher du défunt après sa disparition par la lecture de Le
Vieil Homme et La Mer: « On n’aime pas les auteurs pour les
mêmes raisons », reconnaît Pascale Montpetit, que l’évocation
d’Hemingway conduit presque automatiquement à parler
de Jacques Poulin. « Lui, je l’aime pour son style, surtout à
partir du Vieux Chagrin. On lui reproche d’écrire toujours le
même livre, avec le même narrateur-écrivain, le nombre
restreint de personnages. Mais j’adore son écriture, sa
délicatesse dans l’exposition des sentiments. C’est l’écrivain
de l’intimité par excellence. »
Pour Pascale Montpetit, l’un des charmes de la littérature, c’est le réseau
de liens qu’elle permet de tisser entre des œuvres diverses: « C’est parce
que j’ai tant aimé Laferrière que je suis allée vers les écrivains qu’il cite
dans ses livres et dans ses chroniques: Montaigne, Hemingway, Baldwin —
que j’ai adoré! — et qui, lui, m’a menée à Alain Mabanckou, dont j’ai par
la suite aimé Mémoires de porc-épic et Verre cassé. Au fond, la littérature
est une invitation au voyage. D’ailleurs, avant de visiter un pays, je crois
qu’on devrait toujours fréquenter ses écrivains. »
La Vie devant soi Émile Ajar
(Romain Gary), Folio,
286 p., 12,95$
Mémoires de porc-épic
Alain Mabanckou, Points,
256 p. , 12,95$ et 14,95$
AVRIL-MAI 2008
11
© Marlène Gélineau-Payette
QUELQUES CHOIX DE PASCALE MONTPETIT
Le Vieil Homme et La Mer
Ernest Hemingway, Folio,
160 p., 7,95$
Le Vieux Chagrin
Jacques Poulin, Babel,
192 p., 10,50$
L’Avalée des avalés
Réjean Ducharme, Folio,
384 p., 17,95$
Vendredi ou
Les Limbes du Pacifique
Michel Tournier, Folio,
288 p., 12,95$