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Libre accès,
livre accès
Vous m’excuserez d’y revenir, d’autant plus que
je pourrais vous donner l’impression d’en avoir
fait une véritable obsession. Mais d’après ce
qu’on pouvait lire dans un article du Devoir du
5 février dernier (« Temps dur pour les
librairies indépendantes au Canada anglais »,
par Isabelle Paré), une étude rendue publique
par Patrimoine canadien, subventionnaire
fédéral important, nous apprenait que les
librairies indépendantes du Canada anglais
continuent de perdre du terrain, au profit de
mégachaînes qui occupent désormais jusqu’à
67% du marché, si l’on exclut les achats par
Internet et par correspondance.
Les ventes totales de livres au Canada représentaient
en 2006 plus d’un milliard et demi de dollars,
et l’étude de Patrimoine canadien établit à
20 % la part de marché déclinante des libraires
indépendants. Certes, chez nous, au Québec, la
situation n’est pas aussi alarmante, du moins
pas encore; la part combinée des chaînes
Renaud-Bray et Archambault se situerait aux
alentours de 44 % du marché.
Qu’on me comprenne: au contraire d’une
ridicule idée reçue, ce n’est pas que j’en aie contre
les librairies franchisées en tant que telles.
L’existence de ces réseaux solides peut être
perçue comme le signe de la vitalité de notre
marché du livre et la garantie que la population
de toutes les régions, même les plus excentrées,
puisse bénéficier d’un accès au livre, à la culture.
L’ennui, c’est quand l’expansion des
chaînes se fait aux dépens des librairies
indépendantes et, par extension, de la « bibliodiversité
» dont ces dernières ont traditionnellement
été les ardentes et fidèles défenderesses.
Mais, ainsi que l’illustre l’exemple anglo-canadien,
l’avènement d’un quasi-monopole, peu
importe l’étendard, serait à long terme périlleux
pour l’avenir de la littérature nationale. Depuis
des années, la mainmise d’Indigo-Chapters au
Canada anglais a non seulement entraîné une
guerre des prix néfaste pour les petits libraires,
mais également limité la distribution de certains
titres jugés « moins vendeurs », occasionnant
ainsi des difficultés à bon nombre d’éditeurs
indépendants, qui n’arrivent plus à placer leurs
titres sur les rayonnages de ces points de vente.
Quand les deux tiers du marché ne sont plus
ouverts à votre production pour des raisons qui
n’ont rien à voir avec la qualité littéraire, c’est la
richesse et la diversité de notre littérature qui
en prend pour son rhume.
FÉVRIER-MARS 2008
8
L’éditorial de
Stanley Péan
Les solutions à ce problème ne sont pas évidentes
dans une société comme la nôtre, toute
entière assujettie aux sacro-saints diktats du
libre marché; et sans doute exigeront-elles une
volonté politique claire de favoriser la littérature
et la culture, plutôt que le laisser-aller qui contribue
à la « best-sellerisation » outrancière du
marché, qui sévit ici comme ailleurs. Au colloque
Médias et démocratie. Informer est-il
encore d’intérêt public, tenu conjointement par
la CSN et la Fédération nationale des
Communications à Québec du 1 er au 3 février
dernier, l’ex-premier ministre Bernard Landry a,
en quelque sorte, battu sa coulpe à propos de la
relative désinvolture dont il avait preuve en
2001 au moment de l’acquisition, par le Groupe
Gesca, des principaux quotidiens d’opinion de la
province en 2001 (Le Soleil, Le Nouvelliste, La
Tribune, Le Droit et Le Quotidien).
On s’en souviendra: sommé par la faune journalistique
d’intervenir dans cette transaction qui
soulevait le problème de la concentration de la
propriété dans le domaine de la presse, qu’on
voyait comme un attentat contre le droit du
public à une information diversifiée, Bernard
Landry (alors vice-premier ministre sous Lucien
Bouchard) avait eu une formule malheureuse
pour justifier l’inaction de son gouvernement: « Il
faut s’en remettre à l’éthique des capitalistes. »
À la lumière des exemples de la « montréalisation
» progressive du contenu des quotidiens
régionaux du Groupe Gesca et du scandaleux
lock-out imposé depuis plus de neuf mois par
Quebecor aux journalistes et employés du
Journal de Québec, Bernard Landry, contrit, a
finalement reconnu que l’« éthique capitaliste
» (quel oxymore, tout de même!) à laquelle il
proposait de s’en remettre ne coïncide manifestement
pas toujours avec l’intérêt public et le
bien commun.
Dans le domaine qui nous intéresse ici, faudra-til
attendre que la situation atteigne un tel niveau
de dégradation avant que nos dirigeants se
soucient du sort de notre littérature?
Auteur prolifique, président de
l’Union des écrivaines et écrivains
québécois, homme de radio à ses
heures, père de deux jeunes tornades
prénommées Laura et Philippe,
Stanley Péan est aussi rédacteur en
chef du libraire.