Le Libraire - Index

Le Libraire - magazine - Index

Lire une biographie, c’est un peu comme passer
du temps en compagnie de quelqu’un qui se
raconte. Mieux vaut écouter un être sympathique,
proche de nous, qu’un personnage
désagréable ou qui nous échappe. Marie-Hélène
Vaugeois croit que certains lecteurs veulent se
conforter dans leur choix politique en lisant sur
un des politiciens qu’ils admirent: « Quelqu’un
[qui n’aime pas] René Lévesque ne lira jamais
une biographie sur ce dernier, croit-elle. C’est
moins vrai pour un personnage comme Brian
Mulroney, sans doute parce qu’il a généré des
sentiments moins passionnés durant son mandat.
» La compassion et l’identification suscitées
par le personnage seraient donc les gages d’un
succès de librairie.
Déformation de genre
L’engouement pour la biographie n’est pas nouveau,
mais alors que le genre servait autrefois à
faire l’éloge des hommes illustres, il tend plutôt
aujourd’hui à l’exaltation du moi. En fait, la
biographie conventionnelle n’est pas si à la mode
en ce siècle si gourmand de faits vécus. Le vent
a plutôt pris dans les voiles de l’autobiographie,
la majeure partie des récits de vie étant aujourd’hui
racontés à la première personne. Cet enthousiasme
témoigne, certes, de la fascination
qu’exerce la vie des autres, mais aussi celle que
suscite le malheur ou la souffrance. Ainsi,
à l’instar du téléspectateur, le lecteur aime les
témoignages, qui participent certainement de la
culture du spectacle. « Une biographie sur
Madonna ne se vend pas nécessairement très
bien, mais si Madonna écrivait sa vie, on en
vendrait à la tonne », me confie Marie-Hélène
Vaugeois. Cette révélation pour le moins
troublante confirme le vif intérêt des lecteurs
pour les récits personnels et, sans doute, un
certain voyeurisme.
La lecture des biographies serait donc guidée par
le confort de se retrouver en compagnie d’un être
familier. Si on voulait faire le portrait-robot d’un
lecteur de ce type d’ouvrages, il serait masculin,
aurait plus de 40 ans, lirait peu de fiction et
serait prêt à payer assez cher. En effet, ce sont
Désireux d’approfondir le sujet en
l’abordant sous un angle analytique?
Vies en récit. Formes littéraires de la
biographie et de l’autobiographie,
publié chez Nota bene dans sa collection
Convergences (598 p., 33,95$), regroupe
quelque vingt-cinq textes traitant des
« modes orthodoxes de mise en récit de
la vie privée, qu’il s’agisse de la sienne
propre ou de celle d’un autre ». À l’ère
des fictions nombrilistes, des blogues et
des téléspectateurs voyeurs, le collectif
décortique les multiples avatars des
textes dits « personnels », à savoir
DE L’ART DE SE
RACONTER SOI-MÊME
davantage les hommes que les femmes qu’attire
la biographie, surtout lorsqu’elle est politique.
C’est aussi le genre de livre qu’on offre en
cadeau. Françoise Careil, de la librairie du
Square, a même remarqué que les formats poche
des biographies se vendaient moins bien. Et puis
plusieurs libraires ont confié qu’il est difficile de
conseiller sur la lecture de biographies, parce
qu’on recherche des personnages qu’on connaît
et qu’on aime. En somme, on peut considérer
que ces lectures s’avèrent être une activité très
personnelle, voire privée, qu’on préfère partager
avec les intimes.
Peut-on conclure qu’il se publie trop de biographies?
« Il n’y en a pas trop, mais elles ne sont
pas toutes pertinentes! », me répond Françoise
Careil. Trop de « spéciaux de “ la semaine ” »,
renchérit Robert Leroux. Lorsque le livre
devient un produit de consommation jetable
après sept jours, il y a en effet un problème.
Selon Marie-Hélène Vaugeois, il n’y a pas trop de
biographies politiques, parce qu’elles se vendent
toujours très bien, mais il y a sans doute une surproduction
de témoignages plus ou moins
intéressants pour le commun des mortels.
« Tout le monde a sa petite histoire à raconter,
mais parfois, le livre devrait être tiré à quelques
dizaines d’exemplaires pour la famille et les
proches », pense-t-elle. « Une personne qui
écrit elle-même sur sa vie n’a pas de recul. Son
regard n’est pas objectif », note quant à elle
Michèle Roy, de la librairie Le Fureteur.
Ainsi, au terme de cette enquête, on peut
affirmer que les témoignages personnels, parfois
exhibitionnistes, sont actuellement en vogue.
Faut-il en déduire que la biographie, dans sa
forme traditionnelle, serait menacée? Le succès
de Bourgault en 2007 permet d’en douter, et
témoigne de l’intérêt d’une vie éclairée par l’œil
extérieur d’un auteur témoin. Sans se vouloir
objective, la biographie n’est-elle pas conçue
pour raconter la vie réelle d’un personnage
public, plutôt que d’offrir au public un journal
intime?
l’autofiction, la biographie fictive, le
témoignage audiovisuel, l’écriture du
moi, le récit de vie, etc. Bien que parfois
très précises, certaines des études
présentées dans ce livre, qui puise sa
source dans l’engouement pour les
formes du personnel caractérisant la culture
occidentale, résonnent davantage
chez le lecteur moyen. Entre autres
celles traitant d’Internet, du cinéma et
d’auteurs populaires tels Miron, Naipaul
ou Sollers. À lire à petites doses, certes,
mais hautement instructif.
FÉVRIER-MARS 2008
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IDÉES LECTURES
Bob Dylan.
Une biographie
François Bon, Éditions Albin Michel,
496 p., 32,95$
Légende vivante de la musique folk américaine qui a
toujours refusé le statut de star, Bob Dylan est à lui
seul une énigme fascinante. François Bon se penche
sur l’auteur de l’inoubliable Blowin’in the Wind avec
autant d’acuité et de talent qu’il l’avait fait pour
Rolling Stones. Une biographie, son précédent
ouvrage.
Fille de l’Orient
Benazir Bhutto, Éditions Héloïse
d’Ormesson, 624 p., 39,95$
Revenue au Pakistan en octobre 2007, Benazir
Bhutto est morte deux mois plus tard dans un attentat-suicide.
Ses mémoires mettent en lumière sa vie
de femme, de mère et d’épouse, sa lutte acharnée
pour la démocratie en dépit de l’exil et des souffrances
qui ont jalonné son parcours. Si son destin
s’inscrit dans la tragédie, elle l’a cependant mené
avec dignité et humanité.
La Vie de
Margaret Laurence
James King, Triptyque, 404 p., 30$
Féministe avant l’heure, épouse et mère farouchement
indépendante, Margaret Laurence (1926-1987)
est une portraitiste hors pair qui, au cours des années
50-60, a joué un rôle prépondérant dans l’émergence
des lettres canadiennes-anglaises. L’ouvrage très
complet de James King nous fait découvrir cette
Manitobaine de naissance dont la réputation traverse
depuis longtemps nos frontières.
Fellini
Tullio Kezich, Gallimard, coll.
Biographies, 416 p., 54$
Dans l’univers du septième art, l’Italien Federico
Fellini brille au panthéon des cinéastes du XX e siècle.
Pour lui, tourner un film correspondait à « commander
l’équipage de Christophe Colomb, qui veut
en permanence faire demi-tour ». En pleine guerre
froide, Fellini se disait apolitique et réfractaire aux
idéologies. Pourtant, il aura offert au cinéma des
chefs-d’œuvre qui ont proposé un regard inédit sur
son époque.