Le Libraire - Index

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IDÉES LECTURES
Monsieur Livre.
Henri Tranquille
Yves Gauthier, Septentrion,
282 p., 32,95$
Dans la petite librairie montréalaise d’Henri
Tranquille, entre 1937 et 1975, les clients s’appellent
Réjean Ducharme, Anne Hébert, Claude Gauvreau,
Hubert Aquin... Yves Gauthier raconte l’histoire de
ce lieu mythique, où s’écrivent des pans entiers de
l’histoire du Québec: en 1948, c’est l’endroit où on se
procure le Manifeste du Refus global.
Prudent Landry.
Le Roi de la mâchoire
Raymond Desbiens, JCL, 250 p., 19,95$
À la fin du XIX e siècle, le Québec a eu ses hommes
forts, dont Jean-Marie Prudent Landry. Avec la force
exceptionnelle de sa mâchoire, il manipulait des barres
de fer et soulevait des poids de plus de 500kg.
Landry a même réussi à porter une table de billard
sur laquelle se tenaient deux hommes corpulents! Au
cours de sa vie, le Gaspésien a côtoyé les Louis Cyr,
Victor Delamarre ou Buffalo Bill. « Le roi de la
mâchoire » est décédé à 86 ans, au début des années
70. En librairie le 27 février
Pavarotti
Ève Ruggieri, Éditions Michel Lafon,
504 p., 26,95$
Le plus grand ténor du XX e siècle a réussi l’exploit de
redorer le blason de l’opéra auprès du grand public.
Bon vivant, il était aussi perclus de doutes et de solitude.
Ève Ruggieri a choisi pour le bonheur des
lecteurs de donner la parole à l’artiste, à travers de
larges extraits d’entrevues entrecoupés d’anecdotes
recueillies au fil de ses rencontres avec le ténor.
Péladeau. Une histoire
de vengeance,
d’argent et de journaux
Julien Brault, Québec Amérique,
504 p., 24,95$
Cette biographie non autorisée fera probablement
grincer bien des dents. Alors que la santé financière
de Quebecor vacille, Julien Brault propose ce portrait
vitriolique d’un entrepreneur controversé, qui aura
su mener à un sommet ses entreprises, médias et
imprimerie, au prix de plusieurs compromis douteux
qui sont ici mis à jour.
Historienne aussi bien que journaliste, cette
dernière croit qu’il est primordial de ne pas tenter
d’interpréter trop librement ses sources historiques.
Or, Max Gallo a beau avoir une formation
d’historien, il considère que la vie de personnages
depuis longtemps décédés offre une plus
grande part de liberté à l’écrivain: « La vie des
personnages lointains, où l’imaginaire peut jouer
un rôle dans la mise en scène, m’intéresse davantage
que la vie de personnages vivants. Je suis
alors libre de ma reconstruction. Et je pense que
c’est plutôt de l’intérieur qu’on reconstruit l’exactitude,
grâce au degré de fusion qu’on atteint avec
son sujet. »
Le poids des secrets
Et le travail sur les vivants? Il est souvent compliqué
pour le biographe. « Pour [lui], c’est un
avantage, mais aussi un inconvénient, explique
Assouline, qui a écrit sur son ami, le photographe
Cartier-Bresson. On a beaucoup parlé, mais il me
cassait les pieds sans arrêt en me disant: “ Si tu
publies ça, je me suicide. ” C’était un vrai chantage
affectif. C’est l’amitié et l’admiration qui m’ont
fait persister. Quand la biographie a paru, je lui en
ai apporté trois exemplaires. Il était très ému. »
« C’est difficile d’écrire sur un être vivant, confirme
Micheline Lachance. C’est une arme à deux
tranchants: on bénéficie d’un témoignage privilégié
de son sujet, mais en
même temps, on a toujours
l’impression de l’avoir
derrière son épaule. Je me
souviens, avec le cardinal
Léger: j’essayais de lui faire
raconter quel rôle il avait
joué dans la destitution de
Monseigneur Charbonneau
pour devenir archevêque de
Montréal. Il m’a appelée
chez moi à 6 heures du
matin pour me dire qu’il
n’avait pas dormi de la nuit
et qu’il allait me prouver
qu’il n’avait rien à voir dans
tout ça. Finalement, j’ai mis
les deux versions: la sienne
et la mienne. »
Autre source possible de
conflits: les secrets de
famille. Au biographe
de faire la part des
choses, et de vivre avec
sa conscience. « Il y a
des choses que j’ai
regretté d’avoir faites,
avoue Georges-Hébert
Germain à propos de sa
première biographie
sur Céline Dion. Céline a une sœur,
qui avait autant de voix qu’elle quand
elle était jeune, paraît-il, mais qui a
sombré dans la drogue, l’alcool et
l’amertume. C’est devenu une triste
histoire et j’aurais pu en mettre
moins, mais c’est l’fun pour un
auteur de jouer sur le sombre versant
d’un personnage. Aujourd’hui,
je ne le referais pas. »
Assouline a préféré laisser clos le chapitre qui
concernait la fille de Cartier-Bresson tant que sa
femme était vivante, quitte à l’ajouter ultérieure-
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ment une fois les témoins disparus. Max Gallo a
choisi de ne pas passer sous silence certains massacres
qui feraient de Napoléon un criminel de
guerre aujourd’hui. Quant à Micheline Lachance,
elle s’est fait quelques ennemis au cours de ses
enquêtes, en écrivant par exemple que George-
Étienne Cartier s’affichait publiquement avec sa
maîtresse, ou en révélant que le cardinal Léger
abusait parfois des médicaments au point de ne
plus pouvoir dire la messe: « À partir du moment
où on fait une recherche fouillée, on ne peut pas
décider unilatéralement de cacher une information
parce qu’elle ne fait pas l’affaire de certains:
cela manque de sérieux. »
Le moteur du biographe
Quel est le moteur de tout bon biographe? « C’est
la curiosité, peu importe qu’à la base, il soit journaliste,
historien ou romancier », pense Pierre
Assouline. « Je me souviens d’une phrase que
m’avait dite Max Gallo alors qu’il venait de terminer
sa biographie sur Victor Hugo, raconte
Micheline Lachance. Il m’a dit qu’il avait cassé la
statue pour voir quel homme se cachait dedans.
C’est exactement ce qu’il faut faire. »
La passion pour son sujet est une autre puissante
motivation, assez forte pour en pousser certains à
tout abandonner pour ne se consacrer qu’à leur
projet. Micheline Lachance a quitté son poste de
rédactrice en chef de Châtelaine pour se consacrer
entièrement à son ouvrage
sur Julie Papineau. Et elle est en
train de documenter une nouvelle
histoire sur les filles-mères
au XIX e siècle, les « filles
tombées ». Georges-Hébert
© Robert Etcheverry
« Il faut savoir charmer le lecteur
et habiller la réalité, tant qu’on
reste fidèle à l’idée qu’on se fait
du sujet. »
Germain a laissé son travail à
L’Actualité pour plonger dans ses
recherches sur Christophe
Colomb. Mais au-delà de leur
intérêt pour leur sujet, il y a
aussi l’envie de comprendre une
époque, d’en étudier les rouages
plus à fond. Assouline a obstinément
documenté le XX e siècle,
et Gallo revient sans cesse
aux épisodes marquants de l’histoire
de France. « Je suis
devenu fou quand j’ai écrit sur
Christophe Colomb: c’est une
des plus belles époques du
monde », se souvient Georges-
Hébert Germain. « Certains
personnages sont comme
des clés de voûte, précise
Gallo. À travers eux, c’est
toute une époque qui se constitue
et qui s’incarne. »
Et les livres sur Colomb
ou Napoléon auront
beau pulluler, le bon
biographe arrivera toujours
à se distinguer:
« Il y a peut-être
80 000 livres écrits sur
Napoléon, mais il n’y a
pas de sujet épuisé,
parce que la réalité d’un
homme a 1000 facettes,
affirme Max Gallo. On
peut toujours revenir sur un sujet abondamment
traité. Mon hypothèse, c’est que la vie d’un
homme et la réalité tout court sont des matières
inépuisables. »