Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - Indexqu’avant aux entrevues, et surtout, j’y vais les
mains dans les poches, pour bavarder, respirer
l’air du temps. » Quand il a travaillé sur la vie de
Monica la Mitraille, Georges-Hébert Germain a
aussi dû faire la part des choses « face aux
témoignages d’affabulateurs éhontés qui me
racontaient plein de choses contradictoires ».
« Mais le document écrit aussi a ses limites, rappelle
Micheline Lachance. Il peut être tout aussi
biaisé qu’un témoin vivant. »
L’effet de réel
Une recherche rigoureuse ne sert pas qu’à jeter
les bases de la biographie: elle est aussi la clef
qui permet d’entrer dans la tête du sujet qui,
autrement, risquerait de demeurer aussi plat
qu’inanimé sous la plume du biographe. Max
Gallo aime plonger dans l’univers intellectuel et
les écrits de ses personnages avant de lire tout
autre document historique: « C’est par cet
ensemble, et par une écriture
qui est finalement l’essentiel,
qu’on parvient à faire surgir
ce que j’appelle l’effet de réel,
c’est-à-dire que le personnage
est vraiment vivant. J’ai
l’habitude de dire que je
considère chacune de mes
biographies comme une autobiographie
rêvée, puisque
mon propos, c’est de voir le
monde à travers les yeux de
mon personnage. Il y a un mot
que j’emploie souvent, et c’est
le mot “ fonctionner ”. Ce
qui m’intéresse, c’est de
savoir comment marche l’individu,
comment ça tourne
dans sa tête, et comment à
travers lui va fonctionner
toute une société. »
« Il y a un moment
où on devient tellement
familier avec
sa recherche, c’est
comme si on devenait
un membre de la
famille, explique quant
à elle Micheline
Lachance. Dans le cas
de Julie Papineau et de
la femme et de la
maîtresse de George-
Étienne Cartier, j’ai
fait une sorte de transfert.
Quand j’exprimais
leurs émotions,
j’allais loin en dedans
de moi. » Pierre
Assouline est du même
avis: « Le plus important,
et c’est valable
tant pour le romancier
que pour le biographe, c’est l’imprégnation. Il y a
des moments où le biographe est obligé d’interpréter
les blancs, et s’il a lu beaucoup de choses,
il arrivera à recréer ce blanc, mais en restant
prudent, de manière littéraire, allusive. Quand
on passe trois ans à enquêter sur quelqu’un, et
que l’imprégnation s’est vraiment bien faite,
on atteint un état au-delà de l’empathie. On est
vraiment lui. »
Un lieu d’écrivain
Quelle part de liberté un biographe doit-il s’accorder
par rapport à son sujet? Quelle place doit occuper le
style même du biographe? Entre la biographie quasi
documentaire et la biographie romancée, il y a un
monde. Alors que Micheline Lachance ne s’accorde
de liberté de style et d’interprétation que dans ses
romans historiques, Georges-Hébert Germain se
décrit comme un portraitiste impressionniste plutôt
qu’un biographe. Il aime créer ce qu’il appelle des
scènes génériques: des scènes fortes, qui canalisent
à elles seules une forte part de symbolisme, un peu
comme au cinéma: « Dans mon livre sur Guy
Lafleur (L’Ombre et la Lumière, épuisé), j’ai créé
une scène de ce genre entre Jacques Lemaire et Guy
Lafleur. Ils avaient connu la gloire et le succès en
jouant ensemble. En devenant l’entraîneur du
Canadien, Lemaire s’est retrouvé en position d’autorité
envers Lafleur, et ils ont eu une discussion
dont ils m’ont parlé tous les deux, mais qui aurait
paru ennuyante au lecteur si
je l’avais rapportée telle
quelle. Alors j’ai créé une
mise en scène dans laquelle la
discussion a lieu dans un
forum désert, sur la glace où
Guy est resté après que tout
le monde soit parti. Je pense
qu’il faut savoir charmer le
lecteur et habiller la réalité,
tant qu’on reste fidèle à l’idée
qu’on se fait du sujet. »
© J. Sassier
« Il y a des moments où le biographe est
obligé d’interpréter les blancs, et s’il a lu
beaucoup de choses, il arrivera à recréer
ce blanc, mais en restant prudent, de
manière littéraire, allusive. »
Pour Assouline et Gallo
aussi, la part de création est
essentielle: « D’abord, la
biographie doit être un lieu
d’écrivain, il faut qu’il y
ait un effort d’écriture, précise
le premier. La biographie
à l’anglaise ou à
l’américaine, c’est différent.
Dans l’anglo-saxonne,
il ne manque pas un
boulon, mais c’est
parfois d’un ennui
mortel. À la française,
il manque toujours
quelque chose, il y a
toujours une ou deux
erreurs, mais c’est
superbement écrit.
Moi, j’aime penser
que je me situe entre
les deux, mais s’il
n’y a pas d’écriture, je
ne le fais pas. »
Micheline Lachance
est d’ailleurs admirative
devant les angles
à partir desquels
Assouline a abordé
certains sujets historiques,
comme dans
Le Portrait, où il raconte la vie de la baronne de
Rothschild à partir d’un tableau. Même exercice
dans Lutetia, un célèbre hôtel parisien réquisitionné
par les nazis pendant la guerre de 39-45:
« Le terme “ biographie ” est certainement
maladroit, dans la mesure où c’est l’objet qui est
au centre du livre plutôt qu’un être humain, mais
je trouve le procédé extrêmement habile »,
estime Lachance.
FÉVRIER-MARS 2008
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IDÉES LECTURES
Winnie Mandela.
L’âme noire de
l’Afrique du Sud
Stephen Smith et Sabine Cessou,
Calmann-Lévy, 288 p., 32,95$
Elle a été l’épouse du Prix Nobel de la Paix, et a lutté
contre la ségrégation pendant la détention de Nelson
Mandela. Mais son destin est autrement plus ambigu
que celui de l’ancien président de l’Afrique du Sud.
Au fil des pages, les auteurs tracent le portrait de
cette femme qui, embrasée par la violence de l’apartheid,
en a perdu honneur et mari.
Goscinny.
La liberté d’en rire
Pascal Ory, Perrin, 312 p., 34,95$
D’Astérix, le Gaulois résistant, à Lucky Luke, le cowboy
nonchalant, les personnages façonnés par
Goscinny ont tous connu un succès ahurissant, qui
dure encore aujourd’hui. Pascal Ory nous invite à
découvrir, derrière le créateur abouti, un homme
secret dont la vie est traversée par l’humour et le
sens de l’amitié.
La Vie d’Irène Némirovsky
Olivier Philipponnat
et Patrick Lienhardt,
Grasset/Denoël, 512 p., 36,95$
Ce récit de la vie de cette écrivaine polyglotte est un
roman en soi, un roman haletant, mais assurément
tragique. D’origine russe, Némirovsky connu l’exil, la
persécution, la déportation, et perdit la vie à
Auschwitz en 1942. En 2004, le Renaudot lui est
remis à titre posthume pour son chef-d’œuvre sur
l’exode de 1940: Suite française.
Hergé. Lignes de vie
Philippe Goddin, Moulinsart,
1008 p., 49,95$
Ce coffret biographique, richement illustré et documenté,
est l’aboutissement de plus de trente ans de
recherches de l’auteur, qui a connu personnellement
le père de Tintin. Hergé, dont on célébrait en 2007 le
centenaire de naissance, est littéralement observé
sous tous les angles dans ces incontournables Lignes
de vie.