Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexAu Québec, Pierre Godin est souvent cité comme
l’exemple même du biographe rigoureux et zélé;
ses quatre tomes sur la vie de René Lévesque ont
impressionné nombre de ses collègues: « Je trouve
ça monstrueux, ce qu’il a fait comme travail,
raconte Georges-Hébert Germain, qui a écrit sur
plusieurs archétypes québécois, de la chanteuse
Céline Dion au joueur de hockey Guy Lafleur. Je
le voyais pendant qu’il travaillait sur le deuxième
et le troisième tomes: il classait tout, archives,
coupures de presse, entrevues… Son plan était
tellement précis qu’un autre auteur aurait pu
prendre ses notes et continuer le livre à sa place.
» Micheline Lachance renchérit: « Il y a certainement
passé dix ans. Il a interviewé près de
150 personnes, des proches comme des conseillers
ou des adversaires politiques. Pierre pense que
chaque petit détail compte. Mais c’est vrai que je
suis un peu biaisée en disant que j’admire son travail,
puisque c’est mon mari! » Micheline
Lachance a d’ailleurs
pleinement profité du
regard de Godin sur
son propre travail:
« Le soir, on soupait
avec nos personnages.
Papineau et Lévesque,
j’vous dis qu’ils s’entendaient
bien, ces
deux-là! Et on peut
tout se dire. Quand
j’ai écrit mon premier
tome sur Julie
Papineau, c’était
effrayant de voir ce
qu’il m’écrivait dans la
marge, des choses
comme “ Là, elle a l’air
d’une belle tarte ”. J’ai
tellement pleuré! Et
son deuxième tome sur René Lévesque, il était tellement long, ça n’avait pas
d’allure: je pense que j’ai dû enlever 150 pages. »
Les biographes vous le diront: leurs sujets peuvent devenir envahissants, au
point où la recherche semble sans fin. Pierre Assouline, qui a écrit sur
Simenon et Hergé, a réglé le problème en se fixant une date de remise dès le
début du processus. Et s’il a failli se retrouver englouti sous les centaines de
milliers de lettres conservées par Simenon, il a aussi connu le cas épineux
du sujet sur lequel il n’existe presque aucun document, comme Jean Jardin,
un homme à l’entregent inouï qui a marqué le XX e siècle français. À l’inverse,
Georges-Hébert Germain a failli se retrouver enseveli sous les milliers de
pages écrites sur Guy Lafleur: « J’ai trouvé ça épouvantable: j’étais complètement
écrasé par toutes les entrevues que j’avais faites, la montagne de
choses que j’avais lues sur lui. Il s’est cassé un orteil et ça a été le petit orteil
le plus célèbre de l’histoire du sport! Et le père de Lafleur avait assez de
scrapbooks sur son fils pour remplir une pièce. »
Entre détective
et moine bénédictin
Les biographes — les bons! — semblent tous avoir au moins un point en commun: ce sont des bourreaux de travail, obsédés par la
précision de leur documentation. Derrière leurs livres se cache souvent une recherche colossale, qui se sera éventuellement étendue sur
des années. « Le succès d’une biographie repose sur l’enquête, affirme Micheline Lachance, qui a écrit sur la vie du frère André et du
cardinal Léger comme sur celle de Julie et de Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes. Le bon biographe est à la fois détective et
moine bénédictin: il est aussi à l’aise devant les témoins vivants que devant une montagne de vieux papiers! »
© Corbis
LE BIOGRAPHE
Par Catherine Lachaussée
« La vie des personnages lointains, où
l’imaginaire peut jouer un rôle dans la mise en
scène, m’intéresse davantage que
la vie de personnages vivants. »
FÉVRIER-MARS 2008
28
Organiser le chaos
De là le grand défi qui attend le biographe quand vient le temps
d’organiser toute cette matière, rappelle Germain: « Avec Lafleur,
je ne faisais que ramasser de la documentation. Mais il faut avoir
un plan. C’est Jean Paré, mon patron à L’Actualité, qui a fini par
me dire: “ As-tu pensé que la vie, c’est comme un match de
hockey, avec des punitions, des gagnants et des perdants, des
périodes…? ” C’est à partir de là que j’ai réussi à organiser la vie
de Lafleur autour de trois périodes et une prolongation! »
Il n’est pas facile non plus de plonger dans la vie d’un sujet qui a
vécu il y a très longtemps. Max Gallo, qui a écrit sur Napoléon et
Louis XIV, a trouvé l’exercice plus difficile avec Jules César:
« C’est quelqu’un qui appartient à un monde extrêmement différent
du nôtre. Je devais essayer de comprendre comment fonctionnait
un chef de guerre de l’époque romaine il y a 2050 ans, et
le danger qui guette l’historien comme le biographe, c’est
l’anachronisme qui fait qu’on prête des sentiments d’aujourd’hui à
des personnages du passé, qui nous les font juger selon notre propre
code de valeurs. Du temps de César, au terme d’une bataille,
on triait les vaincus. On
gardait ceux qui étaient
en bonne santé comme
esclaves. Les autres, on
les égorgeait sur le
champ de bataille. Et
personne ne trouvait ça
monstrueux. »
Autre problème: la confrontation
des témoignages. Dans son blogue,
La République des livres, Assouline
explique pourquoi il n’a rencontré
la veuve d’Hergé que quelques
heures avant d’écrire sur son mari:
elle ne l’avait connu qu’à la fin de
sa vie, quand son œuvre était derrière
lui. « La méthode que j’ai
adoptée, c’est de lire toutes les
coupures de presse, tous les livres
susceptibles de jeter un
éclairage sur le sujet, d’aller
dans les archives inédites. Je
ne fais les interviews de
témoins qu’à la toute fin,
explique-t-il; les gens interviewés
ont tendance
à exagérer leur rôle,
ils s’agrandissent
dans l’image. Quand
on confronte la
mémoire aux documents,
souvent, ça
ne colle pas.
J’accorde beaucoup
moins de temps
© Maryse Raymond
« Le document écrit a ses limites.
Il peut être tout aussi biaisé qu’un
témoin vivant. »