Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexEt tout le reste est littérature
Un cri humain
Peut-être aussi que la nature dans toute sa complexité nous offre, à sa
manière, une formidable métaphore de la vie, tout bonnement. Une
métaphore de la compassion, de la tolérance, empreinte d’un zeste de
mysticisme. Dans Le Cri de la baleine, récit de l’Américaine Lynne Cox que
publiaient à la fin de l’année dernière les Presses de la Cité, on peut ainsi
trouver un bon exemple de la leçon que nous lègue la rencontre du mystère
de la biologie. Inspiré d’un fait vécu, cette histoire au ton léger et grave à la
fois s’articule autour de la rencontre d’une nageuse émérite, en l’occurrence
Cox elle-même qui, lors d’un entraînement dans les eaux du Pacifique, a été
suivie par un baleineau ayant vraisemblablement perdu la trace de sa mère
lors de sa migration vers le détroit de Béring. La jeune femme se lance alors
un défi, celui de retrouver la trace de la mère et de sauver son ami marin.
S’ensuit une histoire qui coule comme un fleuve tranquille où, au fil des
pages, homme et animal vivront ensemble une aventure dont les conséquences
iront jusqu’à bouleverser le regard que l’on porte sur la question
de la responsabilité envers notre écosystème. Certes, il y a un peu de Sauvez
Willy dans ce roman sans grande prétention sinon nous faire rêver et
réfléchir, mais il faut accorder à Cox un sens de la narration juste, à défaut
d’un style à tout casser, et un instinct de la mesure qui font de son livre une
escapade agréable.
Découvrir la perle rare
Certainement plus riche tant sur le plan de la forme que sur celui du fond,
À marée basse débute aussi par une histoire d’animal en détresse. Sauf
que dans le cas de cet étonnant premier roman de l’Américain Jim Lynch,
la bête en question, un calmar géant, ne survit pas à son naufrage dans la
baie de Puget Sound, située dans l’État de Washington. Ce qui rend si
remarquable cette découverte de Miles O’Malley, un petit bout d’homme
fasciné par la biologie, les écrits de Rachel Carson et la faune marine, et
provoque un tel remous dans sa communauté autrefois tranquille, c’est
que personne à ce jour n’avait pu voir en vrai une de ces créatures
mythiques. Aussitôt, le cirque médiatique se déploie et le monde entier
ne parle plus que de ce petit « messie » qui a trouvé la créature
fabuleuse. Mais Miles n’est pas le Messie, seulement un garçon doté de
remarquables connaissances scientifiques pour son âge, mais auquel
quelques mystères de la vie échappent encore. Ainsi, ses premiers émois
amoureux, les relations houleuses entre ses parents et le cas d’une vieille
dame malade dont il s’occupe le préoccupent davantage que la célébrité,
somme toute passagère, dont il est auréolé. Si les premières pages sont
fortement marquées par les références scientifiques, le lecteur se laisse
emporter bientôt par un récit dont l’humanité éclot tout en finesse. Au
cours de l’été, Miles va apprendre à vivre sur terre, avec ses misères et ses
cruautés. La plume est habile, fine et drôle, avec juste ce qu’il faut de
lyrisme et de références à la biologie. On s’en rend vite compte, entre le
monde de la mer et celui des hommes, il n’y a qu’un rivage où l’improbable
vient parfois s’échouer et où une étrange communion est à l’œuvre. À
marée basse est un roman d’apprentissage fort, mûr et profond. Une perle
comme on en trouve rarement et qui, pour peu qu’on lui laisse prendre
son rythme, saura certainement ravir. Une découverte heureuse que publient
au Québec les éditions Fides au mois de mars. Une pêche miraculeuse,
en quelque sorte.
La chronique d’Antoine Tanguay
La planète bleue
Peut-être est-ce parce que, depuis quelques années, on commence (enfin) à comprendre la fragilité de notre planète bleue. Peut-être aussi qu’on
en a ras-le-bol d’assister aux humiliations à saveur de politicaillerie et à l’indifférence des grands de ce monde envers le sort de celle que l’écologiste
James Lovelock a gentiment baptisé Gaïa. Peut-être est-ce aussi dans l’air (vicié) du temps que de se tourner vers la nature pour puiser des
leçons de civisme? On ne sait trop. Il s’avère toutefois étonnant de constater l’empreinte grandissante des préoccupations scientifiques et
écologiques, qu’elle soit présentée sous des apparats burlesques ou sérieux, sur certaines œuvres littéraires récentes.
Le Cri de la baleine
Lynne Cox,
Presses de la Cité,
156 p., 24,95$
À marée basse
Jim Lynch, Fides,
364 p., 29,95$
Partie de pêche
au Yémen
Paul Torday,
JC Lattès,
384 p., 29,95$
FÉVRIER-MARS 2008
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Littérature étrangère
Des saumons et des hommes
Restons dans le domaine marin avec Partie de pêche au Yémen de
l’Anglais Paul Torday, qui imagine aussi à sa façon une fine association
entre le destin des poissons et celui des hommes à travers le récit
d’une entreprise loufoque d’implantation de saumons dans les
paysages désolés du Yémen. À l’origine du projet se trouve un cheik
puissant convaincu que la pêche, noble sport où patience et paix
intérieure jouent un rôle, parviendra à stabiliser la tension politique
qui règne dans son pays. Aidé par le gouvernement britannique, qui
voit dans cette entreprise une possibilité de distraire la population
inquiète du sort de ses soldats en Irak, le puissant bonhomme engage
une compagnie de courtiers et précise que la dépense est le dernier de
ses soucis. Pris entre un ministère qui le force à agir malgré ses réticences
(tout à fait normales, puisque chacun sait à quel point le projet
prétend être casse-gueule et inutile), une femme qui gère ses émotions
comme un budget d’opération, le docteur Alfred Jones, personnage
principal de Partie de pêche au Yémen, n’a d’autres choix que de
suivre les ordres et, malgré tout, tenter de réaliser ce projet loufoque.
Construit d’originale façon et juxtaposant les courriels, les notes de
service, les coupures de presse, le journal intime et la correspondance
entre les protagonistes, le roman de Torday convainc et séduit par la
fraîcheur de son propos. Et derrière cette comédie se cache, bien
entendu, une savoureuse réflexion sur la corruption, les jeux de pouvoir
et, disons-le, sur le fait que parfois, les humains se déplacent en
troupeau et se révèlent plus souvent qu’à leur tour des bêtes. Un
roman qui fait frétiller de plaisir et qui, espérons, fraiera du bassin des
nouveautés printanières jusqu’à son lecteur.
Pour poursuivre l’exploration des liens fascinants entre la nature et les
hommes, je terminerai en suggérant un recueil de textes savoureux
signé Will Cuppy au titre tout aussi savoureux: Comment cesser
d’exister (Anatolia, 152 p., 25,95$). Cuppy, mort en 1949, a fait partie
de l’équipe qui a lancé le New Yorker; il s’amuse ici à dresser des portraits
de poissons ou de dinosaures dont l’humanité et la douce absurdité
surprend. Un projet farfelu qui se déguste avec plaisir. Merci aux
éditions Anatolia de dénicher dans les abîmes de la littérature du XX e
siècle des spécimens aussi spectaculaires d’humoristes! Enfin, les
lecteurs plus sérieux que les sciences naturelles intéressent voudront
certainement mettre la main sur Le Ver qui prenait l’escargot comme
taxi et autres histoires naturelles de Jean Deutsch (Seuil, 280 p.,
35,95$), publié dans la magnifique collection Science ouverte.
La preuve, en quelques textes accessibles et souvent drôles, que la vulgarisation
scientifique peut nous étonner et que plus que jamais, la
connaissance des rouages de la vie nous en apprend plus qu’on pense
sur notre monde.
Longtemps animateur d’émissions culturelles à la radio,
fondateur des éditions Alto, Antoine Tanguay écrit dans
divers magazines. Outre les livres, Antoine se passionne
pour la photographie, le football, les voyages, ses chats et
son nouveau rôle de papa.