Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexEn état de roman
La chronique de Robert Lévesque
Joan Didion
La veuve soyeuse
FÉVRIER-MARS 2008
23
Littérature étrangère
« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »… Ce vers de Lamartine, qui clôt le poème « L’Isolement » dans les Méditations
poétiques, convient parfaitement au sentiment qui a poussé Joan Didion à écrire L’Année de la pensée magique (Prix Médicis de
l’essai 2007). Si ce n’est que, pour le poète français, ce sentiment lui vint à la mort de son premier amour, alors que pour la
romancière américaine, qui signe là un livre de deuil aussi élégant que poignant, exemplairement fort d’une grande douceur dans la
douleur, il s’agit du seul amour de sa vie, le premier et le dernier, avec son mari le romancier John Gregory Dunne. Lamartine
a 27 ans quand la mort de Julie Charles dépeuple son univers, Didion, elle, perdait son homme à 70 ans, à un mois du quarantième
anniversaire de leur mariage. Un mari idéal, une vie pleine et heureuse vécue à deux, puis la solitude. Au cœur de Manhattan.
Un deuil de soie, sécrété par la pudeur et la délicatesse.
Si la résilience, cette capacité de survivre aux chocs
que professe de micros en articles le psychiatre Boris
Cyrulnik, avait besoin d’un exemple littéraire, le voilà.
Je ne connaissais pas Joan Didion (son œuvre de journaliste
m’était restée inconnue, ses romans ont été peu
traduits en français), et j’ai découvert dans ce récit de
deuil une extraordinaire force d’expression qui ne
relève pas seulement de l’art de l’économie de l’écriture
(l’école d’Hemingway) mais de celui de l’élégance
du regard, de l’intelligence du cœur. On pourrait certes
classer ce livre au rayon bon chic bon genre, le couple
Dunne-Didion étant l’étalon même du raffinement de
la bourgeoisie intellectuelle américaine (m’étant renseigné,
je les imagine rétrospectivement dans un dîner
à la Maison-Blanche sous les Kennedy, au Met avec Milos
Forman, dans ce bar où Woody use sa cla-rinette), mais
ce serait réducteur et injuste. L’Année de la pensée
magique appartient à une littérature pétrifiante, la
littérature de l’irracontable surmonté, comme William
Styron a pu le faire lorsqu’il a jeté sur papier en 1990
son Face aux ténèbres (Darkness Visible), la chronique
d’une dépression nerveuse déclenchée par l’interdiction
de toucher à l’alcool, lui qui avait produit son œuvre
romanesque grâce à l’alcool.
Quoique la perte de l’être aimé, du compagnon de
route d’une vie, soit autrement plus profonde que la soudaine prohibition
de l’alcool, Joan Didion, au moment d’écrire sur son drame
(neuf mois après la crise cardiaque fatale survenue un soir de décembre
2003 entre le scotch et le dîner à deux au salon), n’a pas utilisé
sa plume pour combattre et décrire une dépression mais au contraire,
tout en récapitulant le déroulement de la séquence tragique (la main
gauche en l’air, le verre tombé, l’attaque, l’arrivée des infirmiers, la
sirène, les urgences, les tentatives de réanimation, l’arrivée du prêtre,
la remise de sa montre et de la carte de crédit du défunt…, le retour
à l’appartement, seule), elle use de l’écriture (une écriture-témoin)
non pour soigner ou exhiber son chagrin, mais pour comprendre,
essayer de comprendre, calmer sa peine, et décrire sa solitude finale.
Ce récit (le mot « essai » convient, car on devine ce qu’il a fallu
d’effort pour atteindre à cette plénitude métaphysique du deuil) ne
serait pas celui d’une défaite, sent-on chez cette grande dame (pensons
physiquement à une Katharine Hepburn) qui s’est assise pour
écrire cela, un « Tombeau » comme au temps de Mallarmé, mais
celui d’une victoire sur la fatalité, l’insoutenable fatalité de l’être.
L’année du roi
Si décriée par ailleurs, pour sa superficialité et sa convenance, la
« pensée magique » est ce qui aura aidé cette veuve soyeuse à passer
au travers, comme on dit. Elle va, durant un an, s’y accrocher, à
cette pensée magique, pour que, sachant son mari mort, sa pensée le
garde quand même protégé de la disparition définitive. Cela démarre
dans le besoin d’être seule la première nuit. Lucide, elle va tout de
même (elle le décrit si bien) croire qu’il pourrait revenir. Elle pense
à la mère d’un soldat mort en Irak qui se dirait que, tant que le
© Getty Images
L’Année de la
pensée magique
Joan Didion, Grasset,
288 p.,29,95$
Maria avec
et sans rien
Joan Didion, Éditions
Robert Laffont,
coll. Pavillons poche,
238 p., 11,95$
messager en uniforme n’entre pas chez elle, il ne
peut lui annoncer la nouvelle dont elle le sait porteur...
C’est une résistance mentale qui confine à
la folie: ne pas se débarrasser de ses chaussures,
de ses vêtements, ne pas refermer le dictionnaire
qu’il venait de consulter, ne pas remplacer le
message téléphonique, ne pas déménager, ne pas
jeter le petit cadran noir qui ne marche plus et
qu’il lui avait acheté à Honolulu…
L’acte du deuil, comme l’écrit Freud dans Deuil et
Mélancolie (Didion revient au Viennois, elle lit
études et poèmes sur le deuil, des Épiscopaliens
à Emily Post), implique des écarts par rapport à
l’attitude normale envers l’existence. Être en
deuil, c’est être malade, écrivait Mélanie Klein. Il
faut donc surmonter sa maladie secrète. Didion,
qui le fera peu à peu, écrit: « Au cours de cet
hiver et de ce printemps-là, j’étais incapable de
penser rationnellement. Je pensais comme
pensent les enfants, comme si mes pensées ou
ma volonté avaient la force de renverser le cours
de l’histoire, d’en changer l’issue. Cette perturbation
mentale était restée secrète, personne
d’autre, je crois, ne l’avait remarquée, je me
l’étais dissimulée à moi-même. »
La rédemption enfin
L’heure venue d’écrire, au bout d’un an, Joan Didion savait que
rien ni personne ne changerait l’issue tragique de la disparition
définitive de son cher John, et c’est en se mettant dans cet état
d’écrire, comme on se met en état de roman, que la maladie a pu
se guérir, la rédemption se faire, et le deuil s’accomplir, s’assagir…
Après « L’Isolement » de Lamartine, c’est le « Recueillement » de
Baudelaire: « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici… »
Dans la foulée de cet exceptionnel récit, on republie l’un des deux
seuls romans de Didion (sur sept) traduits en français, Maria avec
et sans rien. Une actrice névrosée, divorcée, dont la fillette est en
clinique, vit sa descente aux enfers en roulant sans fin dans sa
Corvette sur les autoroutes autour de L.A. Paru en 1970, ce roman
a impressionné le jeune Bret Easton Ellis. Je l’ai lu. C’est percutant.
Comment se fait-il que je ne connaissais pas cette Joan
Didion? Ni ce John Gregory Dunne, d’ailleurs. Shame on me…
Détail non négligeable : ils s’étaient mariés en 1964 à l’église californienne
où cinq ans plus tôt Hitchcock avait tourné Vertigo…
Robert Lévesque est journaliste culturel et essayiste. Ses
ouvrages sont publiés chez Boréal, et aux éditions Liber
et Lux.