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D’une rare envergure, le livre de Béchard, francophone d’Amérique, raconte
l’histoire des descendants d’un rude patriarche gaspésien, Hervé Hervé. Une
descendance divisée physiquement en deux clans: les géants comme Jude,
véritable force de la nature, né avec un physique de boxeur et une mentalité
de terrien, et les avortons, comme la jumelle de Jude, Isa-Marie, née dans les
bras de son frère et portée dès sa jeunesse vers les choses de l’esprit et les
questions existentielles.
La descendance d’Hervé Hervé se retrouve bientôt à la dérive sur le continent
américain, Jude en devenant boxeur sous le nom de Jude White, puis sa fille
Isa en tentant de faire le lien entre son présent américain et ses origines
québécoises, et plusieurs autres encore, se fondant tour à tour parmi les communautés
noire, mexicaine ou louisianaise, également
aux prises avec des questions identitaires complexes,
et faisant même un détour par un ashram bouddhiste.
Perdu en Amérique
Un roman qui prend ainsi la mesure d’un continent, le
traverse par une multitude de personnages qui se
passent la narration comme dans une véritable course
à relais littéraire, et parle pourtant d’une voix aussi
claire et décidée, ça ne s’écrit pas en six mois sur le
coin d’une table. Pour Béchard, qui vit pour le moment
à Boston, donnant des cours particuliers de littérature
qui le font vivre en lui laissant le temps d’écrire, il
aura fallu plusieurs coins de table, au fil d’un mode de
vie qui tient presque du nomadisme. En effet, si ses
origines familiales sont en Gaspésie, son enfance s’est
déroulée — entre autres — entre le Maine, Boston, la
Virginie et la Colombie-Britannique — et un peu à
Rimouski, chez ses grands-parents.
Ni tout à fait chez soi
ni tout à fait ailleurs
Pas étonnant qu’il ait fallu une bonne dizaine d’années à D. Y. Béchard (Deni Yvan, pour les intimes) pour venir à bout de
Vandal Love ou Perdus en Amérique, une saisissante épopée continentale et identitaire accueillie à sa parution en anglais
par le Commonwealth Writers’ Prize du meilleur premier roman, dans la foulée d’un défilé d’éloges critiques!
À l’adolescence, le jeune Deni se rendit compte que
son père, ce conteur et bonimenteur chaleureux, était
aussi un criminel, auteur notamment de vols à main
Vandal Love ou Perdus
armée: « Mon père préférait faire les choses à sa façon,
en Amérique
même si ce n’était pas la bonne façon. Quand j’avais 15
D.Y. Béchard, Québec
Amérique, coll.
ans, j’ai vu qu’il était fou, dangereux, qu’il allait s’au-
Tous continents,
todétruire. Il m’a mis dehors, finalement. C’était le
344 p., 24,95$
moment de m’affirmer… », se remémore-t-il D. Y.
Béchard. Le père aurait voulu le voir suivre ses traces,
mais le fils avait depuis toujours le désir d’écrire et de
trouver sa propre voie. D’où une rupture salutaire,
même si elle a été douloureuse: « Il y a pire. Je suis très content de mon
enfance. Nos blessures nous donnent du pouvoir », explique Béchard avec
conviction.
Une mythologie de l’identité
Ancré au Québec tout en se sentant plus franco-américain, Béchard a tiré de ce parcours
atypique un point de vue fort particulier sur ses origines familiales, alimenté
par un père parti en mauvais termes avec son coin de pays, qu’il décrivait de façon
terrible: « Quand j’étais jeune, j’entendais des histoires du Québec, décrit comme un
pays pauvre, violent, raconte l’auteur. J’avais l’image d’un peuple très sévère, très dur,
de mes grands-parents comme des gens forts, illettrés, travaillant aux champs. C’est
une mythologie, tout ça. » L’image des géants et des avortons, explique-t-il, tient d’un
© Sarha Coyle
D. Y. BÉCHARD
Par Rémy Charest
FÉVRIER-MARS 2008
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Littérature canadienne
même phénomène d’amplification, un peu comme si les villageois se remémoraient
la famille Hervé par la lentille déformante du temps et de l’éloignement. Avec des sentiments
équivoques envers ceux qui sont partis.
Parler de réalisme magique serait peut-être excessif, mais Béchard imprime bel
et bien un souffle et une ampleur exceptionnels à son écriture et à ses récits.
Avec, en prime, la capacité de bien terminer la course effrénée des personnages
par une forme d’apaisement, un moment, tout au moins, où l’on peut fermer
les yeux et trouver le repos. Un parcours déroutant, fou et affectueux, rude
et touchant.
En traitant de cet éloignement qui est le sien autant que celui de ses personnages,
Béchard s’est retrouvé très clairement dans une
vaste quête identitaire: « Il y a des lieux français
partout en Amérique. Je voulais chercher à réunir
toutes ces histoires perdues, à voir comment tout ça se
tisse ensemble, de façon très fragile. » Les personnages
de Vandal Love sont donc aux prises avec une
recherche de soi et d’ailleurs qui se vit à toutes sortes
d’échelles, du très personnel à la rencontre des cultures
de notre continent: « Ils ont tous le rêve d’un endroit
meilleur. Le Québec, les États-Unis, l’illumination, le
fait d’être un vrai homme. Mais le rêve tue la réalité. Ils
ne sont jamais contents. »
Perdus et retrouvés
En deux récits successifs et forcément apparentés,
Vandal Love représente une traversée de l’Amérique
vue par des prismes multiples: celui de la famille Hervé,
ceux du territoire — de la Gaspésie à la Nouvelle-
Orléans, du New Jersey au Nouveau-Mexique — , et
ceux de la culture — française, anglaise, canadienne,
américaine, mais aussi noire et hispanique. L’effet
cumulatif est naturellement plutôt kaléidoscopique,
comme une conversation à plusieurs voix, constamment
interrompue et relancée. Les voix d’une
Amérique française dispersée, voire diluée dans tous les
recoins du continent, une descendance française qui
a du mal à trouver la place qui lui convient, qui
lui revient.
Et après?
S’il laisse de côté la saga familiale, le prochain roman de
D. Y. Béchard sera toujours consacré à des hommes et des femmes partis à la
recherche d’un avenir meilleur — et revenus déçus et meurtris par l’échec de
leur rêve: les membres de la brigade Mackenzie-Papineau, volontaires partis à
la rescousse de l’Espagne républicaine, en 1936, lors de la guerre civile que
devait bientôt remporter Franco: « C’étaient des gens de partout qui étaient
partis ensemble. Des hommes et des femmes, des francophones et des anglophones,
qui ont été trahis par les Républicains, par les communistes. » Bref,
le territoire du romancier demeure au Québec et au Canada, avec un grand
voyage qui se fond avec la recherche d’un idéal. « Ils étaient prêts à mourir
pour la cause, précise D. Y. Béchard. Ils croyaient vraiment qu’ils pouvaient
changer l’avenir. Aujourd’hui, on est plus figés. Nos remises en question sont
plus légères. » Un peu comme s’ils étaient des géants. Et nous, les avortons.