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La chronique de Stanley Péan
FÉVRIER-MARS 2008
19
Littérature québécoise
À l’amour comme à la guerre
Bon an mal an, comme sa grande sœur automnale, la rentrée littéraire d’hiver nous tombe dessus comme
une tempête de la fin janvier. Submergés par les nouvelles parutions qu’elle nous propose, on y fait cependant
de plaisantes découvertes, on renoue avec des plumes qu’on avait déjà croisées et appréciées autrefois,
et on fait la connaissance de signatures inconnues qui ne devraient pas le rester longtemps.
Penser les blessures
« J’existais parce qu’il m’aimait et je l’aimais parce qu’il me faisait
exister, peut-on lire dans Nous seuls, le premier roman
d’Emmanuel Kattan. Exilée de mon corps, de mes pensées, de mes
habitudes, c’est moi-même que je retrouvais, plongée en lui, parce
que son désir avait dessiné ma présence dans tous les recoins de
sa vie. » Ces quelques lignes donnent tout à fait le ton de l’œuvre
dense et originale, qui s’impose d’ores et déjà comme l’une des
révélations de la saison.
Fils de Naïm Kattan (ce monstre sacré de nos lettres modernes),
Emmanuel Kattan est né en 1968, a étudié en philosophie, a travaillé
un moment pour les Nations-Unies et vit toujours à New
York. À l’aube de la quarantaine, avec une maturité admirable qui
permet de faire l’économie des bévues courantes dans les premiers
romans, il a accouché d’un livre étrange et fascinant,
manière de polar sur fond d’histoire d’amour. À moins que ce ne
soit l’inverse?
Alors qu’il promène son enfant sur les berges de la Tamise, un couple
fait la découverte d’un cadavre. Sitôt cette scène campée par
un narrateur externe, le roman nous ramène un an en arrière, à
New York, et confie le récit à une voix de femme. Kattan alternera
sans cesse entre ces deux instances narratives, alors qu’on
voyagera constamment dans le temps et dans l’espace, à la rencontre
de personnages multiples et pas toujours directement liés
à l’histoire principale — encore qu’il ne faille pas se fier aux
apparences…
Au cœur de cette histoire, il y a Séverine et Antoine, deux
Français qui se sont épris l’un de l’autre alors qu’adolescents ils
fréquentaient le même camp d’apprentissage de la langue de
Shakespeare en Irlande, et dont le lien amoureux finira par se
métamorphoser en belle amitié. Il y a également Judith, la dulcinée
d’Antoine, qui s’est réfugiée à New York, blessée par la
gaucherie de son bel ami. Peut-on repartir à zéro après la rupture,
effacer jusqu’à l’ombre des cicatrices pour réécrire une histoire
d’amour comme on le ferait avec un palimpseste? Telle est l’une
des questions fondamentales que pose le romancier dans ce livre
ambitieux, charnel et méditatif, peuplé de morts, dont la trame de
thriller psychologique est ponctuée de méditations sur l’amour, la
jalousie et la vie conjugale.
La phrase est ample, le discours, riche, et le montage des scènes,
proprement cinématographique. Et Emmanuel Kattan, sûr de ses
moyens, mène sa barque avec une adresse qui force l’admiration.
Voici un écrivain qui nous arrive avec une assurance non feinte
qui laisse croire qu’il n’en est pas à ses premières armes dans
l’écriture. Bon sang ne saurait mentir, aurait-on envie de conclure,
mais ce serait diminuer le mérite personnel de Kattan fils que d’assujettir
son talent à celui de son père. Affront que je me refuse à
lui faire.
L’état de siège
Bien qu’elle soit un peu plus jeune que Kattan, Marie-Chantal
Gariépy n’en est pas, quant à elle, à ses premières armes dans
l’écriture. On se souvient vaguement de la charmante première
Nous seuls
Emmanuel Kattan,
Boréal,
232 p., 19,95$
Dredio
Marie-Chantale
Gariépy,
Marchand de
feuilles,
156 p., 18,95$
La Maltraitance.
Une réalité qui
bouleverse
Collectif préfacé par
le D r Gilles Julien,
Éditions du CHU
Sainte-Justine,
114 p., 24,95$
œuvre qu’elle avait fait paraître chez la défunte maison Trait d’union
(de triste mémoire!) sous le titre Sur les ailes d’un ange et
autres moyens de transport inadéquats, il y a… quoi… une
bonne dizaine d’années? On se souvient un peu mieux de son
Sparadrap, un roman grave sur le thème de l’acharnement
thérapeutique, et surtout de cette inoubliable Fugue Margot
(tout de même, quel nom d’héroïne!) dont le livre mettait en
scène le goût de la mort.
Dans Dredio, Evaïa, la narratrice et principale protagoniste, erre
à travers les décombres d’une ville dévastée par la guerre en
quête de… en quête de quoi, sinon d’elle-même? En quête des
moyens et des raisons de survivre, dans un monde hostile qui ne
l’y invite guère. À travers les rues de sa cité en ruines, assiégée
par un mystérieux ennemi et toujours plus entourée de cadavres,
Evaïa fera la rencontre d’un gamin de 9 ans, seul et désemparé,
qu’elle n’hésitera pas à prendre sous son aile — son aile d’ange
dans ce livre-ci tout à fait adéquate, a-t-on envie d’écrire, en
prenant à contrepied le premier titre de la jeune écrivaine. Nos
deux écorchés vifs continueront leur quête existentielle, qui les
fera rencontrer, entre autres personnages hauts en couleur, un
boulanger qui a installé son four de fortune dans la voûte d’une
église en ruines et un éleveur de pigeons voyageurs.
Chronique d’une guerre fictive, réflexions sur la vie aux temps
des bombes, Dredio est aussi un roman tout simple et d’autant
plus fort sur la nécessaire force d’aimer en dépit des horreurs de
ce monde « triste bleu ». On pense à la chanson de Daniel
Lavoie: « Ils s’aiment comme des enfants/Comme avant les menaces
et les grands tourments/Et si tout doit sauter, s’écrouler sous
nos pieds/Laissons-les, laissons-les, laissons-les, laissons-les
s’aimer. »
Alors qu’importent les ricanements des cyniques?
Laissez les petits enfants…
Enfin, dans un autre ordre d’idées (quoique…), je me permets
d’attirer l’attention sur un ouvrage lancé à l’automne et dont le
romancier-éditeur Robert Blake, qui y a participé, m’avait signalé
la parution. Florilège de témoignages de médecins, de penseurs
et d’écrivains, La Maltraitance. Une réalité qui bouleverse aborde
d’un point de vue par moments émotif, par d’autres scientifique,
ce fléau de la violence faite aux enfants que l’on a trop
souvent tendance à taire, faute de savoir y remédier. Illustré de
superbes photographies d’enfants des quatre coins du monde
croquées sur le vif par Nancy Lessard, l’album est préfacé par le
docteur Gilles Julien, neurologue pédiatre au CHU Sainte-Justine
et ardent défenseur de la cause des enfants maltraités. Une lecture
qui incitera à la réflexion… et, ose-t-on espérer, à l’action.
Auteur prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, homme de radio
à ses heures, père de deux jeunes tornades prénommées
Laura et Philippe, Stanley Péan est aussi
rédacteur en chef du libraire.