Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - Index« À l’origine, nous venons d’un petit village appelé Deschambault
et, chez nous, quand j’étais enfant, il n’y avait pas un seul livre »,
me confie Arcand, histoire de contredire d’entrée de jeu mes idées
reçues. Ce qui ne l’empêche pas d’enchaîner avec ses premiers
émois de lecteur: « À 12 ans, au collège où j’allais, comme tous
mes compagnons, je dévorais les romans de guerre d’un auteur
anglais très populaire, le Capitaine Jones, qui avait été pilote de
chasse. Ses livres racontaient les histoires de la bataille
d’Angleterre durant la Deuxième Guerre mondiale. »
Au-delà de l’évocation amusée de ces lectures très masculines
dont raffolaient tous les garçons de son âge, Denys Arcand
souligne un détail biographique d’une importance capitale pour
son développement intellectuel: « Quand
ma famille a déménagé à Montréal, j’avais
12 ans. Nous sommes allés rester sur la rue
du Parc Lafontaine près de la bibliothèque
municipale, se souvient-il. Et à 13 ans, je
ne pourrais pas vous dire pourquoi, je marchais
dans le voisinage et je suis entré dans
cet endroit. J’ai découvert la section
jeunesse de la bibliothèque. J’ai pris un
livre, je ne me souviens même pas duquel,
et j’ai commencé à le lire… »
Le cœur a ses raisons
S’il ne se souvient pas des lectures
imposées par ses professeurs, le cinéaste se
rappelle des heures et des heures passées à
la bibliothèque municipale ou encore celle
du collège: « Je lisais dès que j’avais vingt
minutes de libres. Et jusqu’à l’âge de 19 ou
20 ans, que des romans. À la même époque,
j’ai commencé à aller au cinéma, voir les
films étrangers qui nous faisaient rêver.
J’étais loin de penser que je ferais carrière
dans ce domaine. À la fin du cours classique,
je me suis inscrit en histoire, par
défaut, parce que nos parents avaient fait des sacrifices terribles
en venant vivre à Montréal, ville qu’ils n’aimaient pas, pour que
leurs fils puissent accéder aux études supérieures. Moi, j’adorais
le théâtre, écrire pour le théâtre, jouer au théâtre… Mais j’ai
choisi l’histoire en me disant qu’au moins, je pourrais gagner ma
vie dans l’enseignement. »
La passion pour le théâtre, qu’il partageait avec ses frères cadets,
pousse Denys Arcand à fréquenter des grands dramaturges:
Racine, Corneille, Molière, mais aussi Shakespeare. Mais à la
Faculté d’Histoire, Denys Arcand lit Edward Gibbon (Histoire de
la décadence et de la chute de l’Empire romain), Charles et Mary
Beard (Rise of American Civilisation), et autres ouvrages spécialisés
dont on comprend, juste à lire les titres, l’influence qu’ils
auront sur l’œuvre à venir. « Je suivais en même temps des cours
en littérature, parce que j’aimais écrire. J’aimais les Lettres, et je
me demandais encore si je ne serais pas journaliste, en fin de
compte. Ce qu’on lisait à la faculté, en ce temps-là?, poursuit le
cinéaste. Le grand triumvirat en littérature française de l’époque:
D ENYS A RCAND
La lumière des livres
De son propre aveu, rien ne destinait Denys Arcand ou ses frères Bernard (anthropologue) et Gabriel (comédien) à des carrières
dans le domaine des arts et des lettres. Pourtant, relativement tôt dans sa vie, le cinéaste a eu la piqûre pour les nourritures de
l’esprit, ce qui n’a pas tardé à faire de lui le chroniqueur inquiet du Déclin de l’empire américain, des Invasions barbares
et de L’Âge des ténèbres.
© Jan Thijs
Par Stanley Péan
Camus, Sartre, Malraux, mais aussi Anouilh, Montherlant,
Salacroux et un tas d’auteurs tombés dans l’oubli aujourd’hui.
J’étais boulimique parce que je voulais rattraper le retard
et combler les trous béants creusé dans ma culture par la mise
à l’index de certaines œuvres. Alors, je me suis aussi plongé
dans Maupassant, Flaubert, Stendhal, Hugo, presque tout
XIX e siècle français. »
Livres d’ici
Évidemment, à l’aube de la Révolution tranquille (qui n’est pas
une séquelle de Mai 68, n’en déplaise au grand uchroniste du
Journal de Montréal, Richard Martineau), avec l’éveil de la
conscience nationaliste québécoise, les auteurs d’ici étaient forcément
à l’ordre du jour pour le futur
cinéaste de l’Office national du film: « Je
pense tout de suite à Yves Thériault,
à Marcel Dubé, à Gabrielle Roy, à
Germaine Guèvremont. C’était encore
tôt pour Anne Hébert, qui était presque
exclusivement poète et qui ne nous avait
pas encore donné ses grands romans.
Le corpus classique, et pas encore abondant,
de la littérature québécoise. Mais à
l’université, je me suis joint au groupe de
Parti Pris, où j’étais théoriquement le
critique de cinéma attitré, et je lisais
les œuvres des écrivains que je côtoyais:
Paul Chamberland, André Major,
Gérald Godin. »
À la question piège de savoir s’il peut
nommer cinq titres devant obligatoirement
faire partie de l’hypothétique
bibliothèque idéale, Denys Arcand
répond avec embarras: « L’ennui, c’est
qu’à cinq titres seulement, elle ne peut
pas être idéale. Mais attendez voir, je vais
essayer. Proust et sa Recherche… Tout
Shakespeare, c’est requis. Montaigne. Freud, quoique je ne
sache pas quel livre en particulier… L’Interprétation des rêves,
tiens. De Flaubert, hum, Madame Bovary; on n’en sort pas,
même quand on voudrait être original. Et chez les contemporains,
je choisirais W.G. Sebald. »
Et chez nous? « Au Québec, c’est compliqué parce qu’il y a,
à mon sens, de forts bons romans, pris isolément, mais il
n’existe pas d’œuvres qui occupent tout l’horizon. D’abord parce
que le Québec n’est pas propice au développement d’une telle
œuvre. Mais tiens, je dirais la trilogie de récits autobiographiques
où Michel Tremblay, qui était presque mon voisin
dans ma jeunesse, raconte une éducation intellectuelle très
similaire à la mienne. »
Denys Arcand publiait récemment Les Gens adorent les guerres et autres
inédits, qui rassemble un épisode écrit en 1976 pour une série télévisée et
trois inédits. À lire comme des nouvelles (Boréal, 288 p., 19,95$).
FÉVRIER-MARS 2008
11
Libraire d’un jour
LES CHOIX
DE DENYS ARCAND
Froid coupant du dehors
Paul Chamberland,
l’Hexagone,
100 p., 12,95$
Un simple soldat
Marcel Dubé, Typo,
coll. Théâtre,
160 p., 10,95$
Madame Bovary
Gustave Flaubert,
GF/Flammarion,
540 p., 6,95$
L’Interprétation des rêves
Sigmund Freud, PUF,
584 p., 63,95$
Histoire du déclin et de
la chute de l’Empire
romain (2 tomes)
Edward Gibbon, Éditions
Robert Laffont,
coll. Bouquins,
1230 p. et 1290 p.,
49,95$ et 54,95$ ch.
Histoires de déserteurs
André Major, Boréal,
464 p., 29,95$
À la recherche
du temps perdu
Marcel Proust, Gallimard,
coll. Quarto, 256 p., 57$
Bonheur d’occasion
Gabrielle Roy, Boréal
Compact, 416 p., 14,95$
Les Émigrants
W. G. Sebald, Folio,
308 p., 19,95$
Un ange cornu avec des
ailes de tôle
Michel Tremblay, Leméac,
coll. Babel, 312 p., 12,50$