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Le monde du livre
L’après-salon
Je ne vous ai pas parlé de mon Salon du livre
de Montréal. Je n’ai pas trop osé, de peur de
donner l’impression de me péter les bretelles.
Après tout, à ma grande surprise et à mon
grand plaisir (dois-je l’avouer), la corporation
du Salon m’avait choisi parmi les invités
d’honneur de cette trentième édition, qui
coïncidait d’ailleurs avec le trentième anniversaire
de l’Union des écrivaines et écrivains
québécois (UNEQ), que je préside depuis
maintenant trois ans.
Je n’insiste pas sur ces détails anecdotiques. Je
ne les évoquais que pour mieux illustrer qu’il
n’est aucunement dans mon intention de cracher
dans la soupe. Seulement, s’il est une idée qui
s’est imposée lors du Forum sur la littérature
nationale du 1 er novembre dernier, cette
grande messe que présentaient conjointement
l’Association nationale des éditeurs de livres
(ANEL) et l’UNEQ et à laquelle ont participé des
représentants de toute l’industrie du livre, c’est
la nécessité pour tous les partenaires de la
chaîne d’oublier les querelles intestines et de travailler
ensemble pour la suite du monde, de
notre monde.
Et c’est pour cette raison qu’il apparaît essentiel
de discuter de ce que l’on tait ordinairement à
propos du Salon du livre de Montréal. À savoir
que, contrairement à ce que l’on aime colporter
sur le Salon du livre, la mégafoire commerciale
tenue un mois et demie avant Noël, qui offre au
livre un rayonnement médiatique sans commune
mesure le reste de l’année, n’a pas que des
retombées positives pour le marché.
En effet, les libraires indépendants montréalais
déplorent avec raison que de gros canons,
comme Alabama Song de Gilles Leroy au
Mercure de France (Prix Goncourt 2007) ou Le
Rapport de Brodeck de Philippe Claudel chez
Stock était manquants un peu partout en ville
depuis deux semaines… mais disponibles au
Salon du livre. « Nous avions écoulé nos exemplaires
d’Alabama Song au début du mois de
novembre et j’avais passé une nouvelle commande
le 5, qui n’a été honorée que le 22, d’expliquer
Yvon Lachance de la Librairie Olivieri. Et
je sais, pour avoir discuté avec bien des
collègues, que c’était la même chose pour eux. »
À la décharge du distributeur responsable,
Françoise Careil, propriétaire de la Librairie du
Square, ajoute une nuance : « Il faut dire que la
grève des transports en France n’a sûrement pas
aidé. N’empêche qu’on sait bien que les distributeurs
mettent de côté leurs livres en prévision du
Salon deux mois à l’avance au moins et attendent
la fin de l’événement avant de nous réapprovisionner.
On peut comprendre dans le cas des
auteurs présents au Salon, dont il est essentiel
JANVIER-FÉVRIER 2008
8
L’éditorial de
Stanley Péan
d’avoir les livres sur place. Mais la pratique est
injuste et dommageable pour nous dans les
autres cas. »
C’est bien sûr l’iniquité de la pratique qui choque
le plus les libraires montréalais, à qui l’on
demande d’accepter de bonne grâce que leurs
fournisseurs et supposés partenaires kidnappent
une partie de leur clientèle à quelques semaines
de la meilleure période de ventes de l’année.
« On nous répète que le rayonnement médiatique
du Salon stimule les ventes, mais je n’y crois pas,
renchérit Yvon Lachance. Je n’ai jamais vu de
hordes de clients débarquer en librairie avec un
calepin où ils auraient simplement noté les titres
qui les intéressent et qu’ils auraient vus au Salon
sans les acheter sur place. »
Assez étonnamment, Françoise Careil note qu’en
la matière les éditeurs québécois sont plus à
blâmer que leurs confrères d’Outre-Atlantique :
« Je peux comprendre que les écrivains se
réjouissent de cette seule occasion qui leur est
fournie de rencontrer leur public. Mais je trouve
indécent que les représentants des maisons
d’édition et de distribution, qui travaillent avec
nous à l’année longue, et même leurs patrons, se
pavanent et se félicitent des records de vente
atteints dans les salons… aux dépens des
libraires! »
Certes, les plus lucides ou les plus cyniques
diront que la pratique n’est pas neuve, qu’on a
toujours vendu au Salon des titres difficiles, voire
impossibles à trouver en librairie. Pourtant, les
Salons du livre se sont autrefois donné comme
règle tacite de ne pas faire de concurrence
déloyale aux libraires. De l’avis général, plus
encore que les salons régionaux, celui de
Montréal est une grande fête du livre dont on a
raison de s’enorgueillir, où tout le monde ou
presque se trouve gagnant… « Sauf nous, les
libraires, éternels absents, constate Yvon
Lachance. Il faudra penser à trouver un moyen
de nous y intégrer. »
Si les beaux discours prononcés le 1 er novembre
au Forum sur la littérature nationale doivent
avoir une réelle portée et un sens, c’est plus
qu’une évidence.
Écrivain prolifique, président de
l’Union des écrivaines et écrivains
québécois, homme de radio à ses
heures, Stanley Péan est aussi rédacteur
en chef du libraire.