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Qu’il dédie son livre à Pierre Perrault et à Pauline Julien n’est pas innocent :
« En tant que cinéaste, Pierre Perrault nous a révélés à nous-mêmes : il avait
très bien compris que pour avancer, t’as besoin de t’émerveiller sur ce que tes
prédécesseurs ont fait. Et Pauline, c’était la voix du cœur : elle a interprété
tous les grands d’ici. Les quarante dernières années du Québec ont été stupéfiantes
d’ingéniosité et nous ont permis de rayonner dans tous les domaines :
elles ont été les années les plus fertiles de l’histoire du Québec. » Elles auront
également été une remarquable période de réappropriation d’une culture
par son peuple.
Un passé haut en couleur
Depuis son premier livre sur les antiquités du
Québec, en 1971, Michel Lessard n’a jamais cessé
d’approfondir son sujet, et son livre sur le meuble
ancien a connu un succès retentissant… D’où
l’envie de le fusionner aux livres précédents, mais
en renouvelant ces derniers de fond en comble. On
fait place à l’art populaire, les objets de marine et
les objets religieux, et à une dizaine de nouveaux
chapitres. Et le meuble ancien n’est plus perçu de
la même façon : « Dans les années 60-70, on a
valorisé le mobilier décapé : c’était l’époque du
retour à la terre. On revenait au bois : on enlevait
même le crépi des maisons pour retourner à la
pierre originale. Mais on a sacrifié en authenticité
dans cette quête d’identité collective. En réalité,
même les statues de nos églises étaient colorées,
souvent polychromes… Et nos ancêtres aimaient
ajouter des pigments rouges, roses ou bleus au lait
de chaux des maisons : elles étaient loin d’être
toutes blanches! »
Authentiques « patenteux », les Québécois détiennent
aussi près de 70% des brevets du bureau d’Ottawa
enregistrés depuis 1830, selon l’historien, « pour 1001
choses, des cadrans de chauffage aux systèmes de tire.
On est au pays de l’hiver, et les Québécois ont fait
chanter la fonte! Les poêles des forges de Saint-
Maurice ont été la première chose produite par notre
industrie dans les années 1730-35, et le Royal de
Bélanger, en 1910, demeure un petit chef-d’œuvre
d’ingéniosité marqué par l’Art Nouveau ». Michel
Lessard a connu un collectionneur qui se consacrait
uniquement aux grilles qui faisaient passer la chaleur
d’un étage à l’autre, chacune dessinée par un artisan,
de la vraie dentelle de fonte. Et leur propriétaire était
prêt à tout lâcher pour [lui]en parler! »
Il garde d’ailleurs un souvenir ravi de ces rencontres avec les collectionneurs :
« Ce sont les gens les plus compétents dans le domaine de leur passion. Et
contrairement aux muséologues, ils vivent 24 heures par jour avec leur collection.
Le plus grand plaisir que j’ai eu en écrivant ce livre, c’est d’aller chez eux
et de les écouter parler. »
JANVIER-FÉVRIER 2008
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Beaux livres
La culture du matériel
Que vous soyez ou non férus d’antiquités, il sera difficile de passer à côté de La Nouvelle
Encyclopédie des antiquités du Québec. Impossible de ne pas être captivé par cette balade de plus
de 1000 pages dans 400 ans de patrimoine matériel : « Je suis historien, j’utilise notre culture
matérielle pour nous nommer, explique Michel Lessard. J’essaie d’expliquer, par les objets que
nous avons fabriqués ou importés, ce que nous sommes en tant que société. »
Par Catherine Lachaussée
La Nouvelle Encyclopédie
des antiquités du Québec
Michel Lessard, Éditions de
l’Homme, 1104 p., 125$
M ICHEL L ESSARD
Il décrit ainsi ce passionné de Beauport qui a regroupé 6000 chapelets selon 200 catégories
différentes, et cet autre qui a accumulé près de 200 voitures hippomobiles et
vient d’investir 2 millions de dollars pour transformer ses garages en réserves
muséales dignes de ce nom. Sans compter l’original aux 7000 tire-bouchons classés
par thème, dont toute une section consacrée aux tire-bouchons érotiques! « Moi, je
suis un collectionneur d’objets de la table : de services de vaisselle en faïence, de
nappes de dentelle, de verrerie, d’argenterie… Allez savoir pourquoi, mes amis sont
toujours gênés de me recevoir! », avoue Michel Lessard en riant.
© Guy Couture
Des meubles qui déménagent
Mais ce patrimoine culturel ne suscite pas de
l’intérêt qu’au Québec : nos antiquités filent vers les
États-Unis, Vancouver et Toronto par camions
entiers. Et c’est au Royal Ontario Museum que se
trouve la plus belle collection de meubles québécois.
« C’est sûr que je suis inquiet, dit l’historien. Mais il
y a eu énormément d’éducation au Québec depuis le
premier livre sur nos antiquités, paru en 1963.
Beaucoup de choses quittent le Québec, mais beaucoup
reviennent. Le Musée de la civilisation a permis
aux gens de faire évaluer les trésors qui dormaient
dans leurs greniers, et vous ne pouvez pas imaginer
ce qui circule sur eBay. De plus en plus de gens ont
l’œil pour repérer, chez une grand-mère ou une
vieille tante, une lampe ou un meuble qu’ils conserveront
ensuite. Les collectionneurs forment une
chaîne qui parcourt tout le Québec : mon livre est là
pour stimuler leur intérêt. Mais je crois sincèrement
que tout le monde a une âme de collectionneur! »
Depuis trente-cinq ans qu’il se consacre à notre histoire
matérielle, Michel Lessard est loin de trouver
qu’il a fait le tour de la question: « On n’a pas de
livres sur l’histoire de notre peinture, ni sur notre
design, qui est pourtant reconnu partout à travers le
monde! Et on ne fait pas suffisamment de place à nos
artisans contemporains. L’autre jour, une amie
coutelière me confiait qu’elle avait été stupéfaite de
découvrir le joli bracelet et les boucles d’oreille
ramenés d’Italie par une amie : un design québécois
racheté par une firmeitalienne. Mais qui le sait? »,
déplore-t-il, avant de me confier qu’il met en ce
moment la touche finale à un livre sur … l’histoire de
l’architecture au Québec!
Si La Nouvelle Encyclopédie des antiquités du
Québec ne doit pas se lire comme la conclusion de l’œuvre de Michel Lessard,
une œuvre généreuse, et d’une rare cohérence, on peut cependant y voir
l’aboutissement d’un véritable parcours de vie : « C’est le genre de truc qu’on
publie à 65 ans : pas à 35! Mais j’espère que j’aurai encore l’énergie d’en faire
plus… le temps passe tellement vite. Si je suis chanceux, je réaliserai peut-être
le millième de ce que j’ai encore envie de faire! »