Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexEssai
Bêtement intelligent
Un peu comme certains microbes
développent une résistance aux antibiotiques,
la bêtise évolue, se transforme
et résiste aux « progrès » de la
raison. Car, écrit Belinda Cannone dans
La Bêtise s’améliore, « si la bêtise était
toujours identique à elle-même, on finirait
par la repérer et l’on saurait à coup sûr
l’éviter. Mais la bêtise, comme l’humanité,
est inventive ».
À cheval entre le dialogue de Platon, les conversations
de Bouvard et Pécuchet et les
observations lapidaires que la vie mondaine
inspire à Frédéric Beigbeder, La Bêtise
s’améliore tient à la fois du roman et du répertoire
d’idées reçues. Le narrateur, un homme
curieux mais à l’esprit un peu balourd, nous
raconte les discussions philosophiques qu’il
noue avec la fine Clara (sa fiancée) et le perspicace
Gulliver (son collègue et mentor). Les trois
acolytes gardent l’esprit en éveil, doutent de leurs
convictions profondes et démasquent les
« erreurs éclairées » de leurs contemporains —
c’est-à-dire nous!
Belinda Cannone relève par exemple notre propension
à louer tout ce qui est « subversif » et à critiquer
tout ce qui est « réactionnaire » sans interroger le
sens profond de ces adjectifs. On fustigera par
exemple un prof « réac » sous prétexte qu’il
applique de vieilles méthodes, mais l’idée que cellesci
soient efficaces ne nous traversera même pas l’esprit.
Si l’on peut reprocher à Cannone de manipuler ses personnages
avec de grosses ficelles, la fiction n’étant pour elle
qu’un enrobage sucré sur une pilule théorique, il faut reconnaître
que son ouvrage se lit très bien et atteint son but : nous
instruire sans nous ennuyer.
Bêtement scientifique
Épousant le style très scolaire mais extrêmement clair des Anglo-Saxons,
L’Empire de l’erreur du sociologue français Édouard Bronner ne cherche
jamais à atténuer son caractère théorique, mais s’avère plus captivant encore
que La Bêtise s’améliore.
Remarquable vulgarisateur, Bronner commence par faire le point sur la question
de l’erreur, qui divise la communauté scientifique depuis des années.
D’un côté du champ de bataille se tiennent les psychologues cognitivistes,
pour qui l’erreur est le résultat d’une analyse non rationnelle de la réalité. De
l’autre, les psychologues évolutionnistes (émules de Darwin) polissent les
armes que leur fournissent les neurosciences et soutiennent que nous
sommes génétiquement programmés pour nous tromper. Édouard Bronner
entend prouver que les sociologues, qui se sont traditionnellement tenus à
l’écart des combats, auraient tout avantage à s’y engager en adoptant une
position médiane.
L’essentiel de son livre vise à prouver que l’erreur n’est pas dénuée de rationalité.
« Tout se passe comme si la logique naturelle, au cours du long
processus de son développement, avait fait le choix de promouvoir des
modes de raisonnement économiques plutôt que parfaitement rationnels »,
La chronique de Mira Cliche
De la bêtise quotidienne
Si la bêtise d’autrui nous agace, les bourdes qu’on commet soi-même nous exaspèrent bien plus encore. Et Dieu sait qu’on en
fait souvent, bien qu’on rechigne à l’admettre. Les essayistes Belinda Cannone, Gérald Bronner et Alfred Schütz nous
le rappellent dans des livres très différents, mais dont les conclusions sont unanimes : qu’est-ce qu’on est bêtes!
La Bêtise
s’améliore
Belinda Cannone,
Stock,
coll. L’autre pensée,
220 p., 34,95$
L’Empire
de l’erreur
Édouard Bronner,
Puf,
coll. Sociologies,
260 p., 49,95$
Essais sur le
monde ordinaire
Alfred Schütz,
Félin,
coll. Le Félin
Poche,
202 p., 18,50$
JANVIER-FÉVRIER 2008
37
Sens critique
résume le jeune chercheur de la Sorbonne. Mais si on ne peut même plus
se fier à la rationalité, demanderez-vous, où s’en va-t-on? La perspective
n’est pourtant pas si dramatique qu’il y paraît. Car, si l’erreur est
rationnelle, cela signifie qu’on peut la comprendre, l’expliquer — voire la
prévenir, quoique ce ne soit de toute évidence pas le but de Bronner, qui
souhaite surtout que les sciences sociales l’étudient.
Plus intéressant encore est le chemin qu’emprunte le sociologue pour
atteindre ses objectifs. Car l’erreur est un objet multiforme et fascinant,
et les exemples dont regorge L’Empire de l’erreur ont de quoi nous
amuser plusieurs heures — sans compter les nombreux tests psychologiques
décrits par Bronner et auxquels le lecteur ne peut
s’empêcher de se soumettre avant de lire la solution. Le sociologue,
à qui l’on doit également trois romans flirtant avec la
science-fiction (dont le dernier, Comment je suis devenu un
super héros, est paru en septembre aux éditions Les
Contrebandiers), sait de toute évidence captiver son lectorat.
Bêtement normal
Parmi les types d’erreurs auxquelles Bronner s’intéresse, plusieurs ne
sont pas des erreurs en tant que telles, mais plutôt de mauvaises utilisations
de processus rationnels. Notre expérience du monde nous a
pourvus d’un certain stock de connaissances fiables, mais pas infaillibles…
« Paradoxalement, sans cette réserve préorganisée de connaissances
(pour parler comme Schütz) nous ne pourrions pas connaître,
mais, avec elle, nous ne pouvons connaître objectivement, car elle nous
propose une classification du réel à laquelle nous avons bien du mal à
nous soustraire », explique Bronner en se référant au sociologue allemand
Alfred Schütz (1899-1959).
Bronner et Schütz nagent dans les mêmes eaux, mais alors que le premier
s’intéresse à la psychologie, le second a un faible pour la
phénoménologie. Née au début du XX e siècle, cette branche de la
philosophie avait pour figure de proue Edmund Husserl, qui décrivait
amicalement Schütz comme « un homme d’affaires le jour, un
philosophe la nuit ». Alfred Schütz, juif de la bonne société viennoise,
était en effet banquier de profession. Fuyant l’Allemagne nazie en 1939,
il a trouvé refuge aux États-Unis, où il a continué de mener de front sa
double vie de businessman et de théoricien.
Peu traduite en français, l’œuvre de Schütz explore la complexité de
l’existence humaine, que les sciences sociales ont tendance à simplifier.
Les quatre textes rassemblés dans Essais sur le monde ordinaire donnent
un bon aperçu de ses théories — notamment celle des « sousunivers
». « Comment se fait-il que Don Quichotte puisse continuer à
prêter de la réalité à son sous-univers imaginaire, alors qu’il se heurte à la
réalité dominante dans laquelle il n’existe pas de châteaux, d’armées et
de géants, mais seulement des auberges, des troupeaux de moutons et des
moulins à vent? », se demande le penseur dans le très bel essai qui clôt
le recueil. Qu’il mesure la distance entre la logique classique et les raisonnements
quotidiens, le délicat passage de la réflexion à l’action ou
l’éclairage que la phénoménologie peut apporter à ces questions, Schütz
se montre toujours clair, minutieux, brillant. Ne ratez pas l’occasion de
découvrir ce penseur méconnu.
Depuis la fin de ses études en philosophie, Mira
Cliche a pratiqué plusieurs métiers, dont ceux de
journaliste et de scénariste. Elle tient une
chronique de littérature dans La Gazette des femmes,
collabore à plusieurs périodiques et lit tout ce qui
lui tombe sous la main.