Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexParfum de poussière porte l’histoire de
deux amis en plein cœur de la guerre du
Liban à la fin des années 70. L’un,
Bassam, rêve de fuir à Rome, « Mais
ceux qui partent ne reviennent jamais »,
se souvient-il. Pour l’autre, Georges, il
est inconcevable de quitter le pays.
Ensemble, armés, ils dévalent les rues
de leur quartier dévasté à moto, démontent
des mâchoires et fomentent des
sales coups. À Beyrouth-Est, la violence
est omniprésente, inouïe et compose
leur quotidien. C’est le propre des guerres
civiles : « Elles n’ont rien de virtuel
comme celles des Américains, assène
Rawi Hage. Au Liban, comme en
Yougoslavie, la guerre était vécue par la
population, et non par le biais d’un
écran. Les armes, les champs de bataille
étaient autour de nous. Tu es là, avec ta
mère, ton père, ton frère. C’est autre
chose que d’envoyer un soldat au loin;
lui sait que son propre monde est
préservé. »
Vivre le conflit
L’auteur parle en connaissance de
cause. Il a grandi dans la capitale
libanaise, il avait 10 ans quand la guerre
a éclaté. De parents francophiles, de
langue arabe, il a pourtant choisi
d’écrire son premier roman, paru sous le
titre De Niro’s Game (en référence aux
scènes anthologiques de roulette russe
de l’acteur dans le film Voyage au bout
de l’enfer), en anglais. « Quand je suis
arrivé à New York en 1982, j’ai du m’immerger
dans l’anglais pendant de
longues années, mettre de côté mes premières
langues pour apprendre à lire et me faire comprendre,
pour survivre. » Dans la mégalopole, puis à Montréal,
où il s’installe au début des années 90, il étudie la photographie,
une pratique qui déteint sur sa plume. Un des
personnages de Parfum de poussière le constate : « La
photographie parle toujours de la mort ». « Parce qu’elle
capte un moment révolu, qui ne reviendra pas, complète
l’auteur. L’écrivain, lui, doit de se transporter sur les lieux
et dans l’époque dont il parle, et en même temps, c’est très
paradoxal… il doit s’effacer, avoir une distance, revenir au
présent régulièrement. Quand j’écris, poursuit-il, je choisis
les points de vue, les angles, de façon spécifique. » Au pied
d’un escalier qu’on dévale, sur le toit de l’immeuble pendant
un bombardement, ou dans l’embrasement d’un mur
effondré, Bassam le narrateur observe sa ville; son envie
d’ailleurs et sa lucidité, entrecoupée de délires et de phantasmes,
apportent à sa voix une poésie rageuse, mais
envoûtante, qui constitue la grande force du roman.
La violence s’insinue plus profondément à chaque scène
d’inhumanité, elle ravage les nerfs de tous les personnages.
Quand une bombe s’abat à ses pieds, Bassam
évacue les blessés, qui deviennent parfois cadavres dans
ses bras. À travers le dédale de la ville en ruines, les chiens
abandonnés de ceux qui ont quitté Beyrouth forment des
meutes avides, maigres et hétéroclites qu’on finit par massacrer
par besoin de défoulement et crainte des maladies.
Et bientôt, les milices chrétiennes courtisent Georges et
Bassam. Eux qui ne font plus grand cas de la mort feraient
de si bonnes recrues...
R AWI H AGE
Revenir d’exil
comporte des risques
Richard Desjardins, Et j’ai couché dans mon char
par Adeline Corrèze
Si les journaux télévisés nous abreuvent copieusement
d’images spectaculaires de régions en guerre, ils sont
impuissants à rendre le quotidien des habitants d’un pays sur
lequel il pleut des bombes, les conséquences sur la psyché
humaine de centaines de journées passées à survivre à travers
des décombres. Parfum de poussière, le premier roman de
l’écrivain québécois d’origine libanaise Rawi Hage, vous
transporte dans la réalité d’une guerre civile et vous fait
sentir ce que pèse un fusil, lorsqu’il est devenu
un objet du quotidien.
Parfum de poussière
Rawi Hage,
Alto,
362 p., 24,95$
JANVIER-FÉVRIER 2008
23
© Babk Salari
© Raymond Depardon / Magnum Photos
Littérature québécoise
« Du point de vue idéologique, ils sont
au-delà du cirque religieux, analyse
l’auteur. Bassam ne croit pas, simplement.
À ses yeux, tous les groupements
religieux sont faux, rien de tout cela
n’est réel. Georges lui, a encore l’espoir
d’aider son pays, il cherche à évacuer sa
colère, mais il n’est pas croyant non
plus. » Rawi Hage évoque Camus, dont la
pensée occupe une place privilégiée
dans Un parfum de poussière : « parce
que l’existentialisme est un mouvement
philosophique libérateur, qui permet de
se défendre des groupes qui basent leur
idéologie sur une morale religieuse. J’ai
baigné dans une famille aux valeurs
chrétiennes, mais je suis laïc. Ce qui m’a
soustrait à toute emprise religieuse, ce
sont les rencontres, les voyages, les
études en art, les auteurs tels que Michel
Foucault, Noam Chomsky, qui ne laissent
pas d’autre choix que de s’ouvrir. »
Côtoyer la mort
Parfum de poussière mélange le symbolique
et le philosophique selon un
dosage percutant. Les rituels entourant
la mort y prennent un sens élargi. « Le
deuil est quelque chose de très grand, et
même de monumental dans l’Orient,
prévient Rawi Hage. Cela peut paraître
mélodramatique, ces femmes endeuillées
qui gémissent, ces lamentations,
mais il y a une réelle poésie du deuil.
Par exemple, quand un jeune homme
non marié meurt, on danse avec le cercueil,
on lui fait vivre le mariage qu’il n’a
pas pu avoir. Le deuil n’est pas un
événement intime, privé. Au Liban,
c’est un événement collectif qu’il faut partager et qui
rassemble les gens. »
Le gouvernement libanais, après cette guerre destructrice,
est préoccupé par la reconstruction des immeubles,
« Mais, déplore Rawi Hage, il n’y a jamais eu d’encouragement
à s’exprimer sur le traumatisme vécu. Il n’y a pas de
monuments, ils ont tout simplement cherché à effacer la
mémoire de guerre. Seuls quelques artistes, individuellement,
cinéastes, poètes, dramaturges, ont essayé de
préserver cette mémoire. Tout le monde au Liban a des
histoires de guerre à raconter. Peu en parlent. J’ai choisi de
les écrire. »
Depuis qu’il s’est installé en Amérique du Nord, Rawi Hage
est retourné deux fois au Liban. « Et la deuxième fois sera
la dernière, croit-il. C’est douloureux, cela provoque un
mélange de nostalgie et de chagrin. Persévérer dans la voie
artistique a exigé des sacrifices. » Qui ont fini par lui
apporter un succès fulgurant, il a été nominé pour le Prix
Giller, a remporté les prix Hugh MacLennan de fiction et
MacAuslan du premier ouvrage et est de la première sélection
du Prix des libraires du Québec 2008.
Quant à son second roman, qui paraîtra ce printemps en
anglais, il abordera les thèmes de la maladie mentale, de l’immigration.
« Il sera plus psychologique, révèle l'écrivain. Il
s’agira de trafic d’armes, on y fera de nombreux va-et-vient
entre l’Amérique du Nord et le Moyen Orient. » Et il aura
pour cadre principal la ville de Montréal.