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Poésie
Chants de jalousie
Göran Tunström, Actes
Sud/Leméac, coll. Un endroit où
aller, 144 p., 25,95$
Cet étonnant recueil de poèmes de
l’auteur de L’Oratorio de Noël nous
va droit au cœur. La jalousie dont il
est question ressemble plutôt à une
envie d’être dans la tête de la
femme de l’auteur, qui a souffert de problèmes
psychiatriques. Il y est question bien sûr de souffrance,
mais aussi d’admiration pour ce monde inconnu
que Tunström observe chez celle qu’il aime : « Ne
te cache pas!/Sors de cette musique!/Je vois bien
comme tes yeux/brillent là-dedans! » On imagine
facilement la difficulté de la relation et pourtant, il
ressort de ces poèmes fort réussis une grande tendresse
qui nous émeut. Cela donne une poésie incarnée
qui, comme toute grande poésie, transcende la
misère humaine pour offrir cet objet de beauté toujours
aussi mystérieux : le poème. « Épouse-auxnombreux-visages/dans
lequel nous sommes-nous rencontrés/jadis?
» Guy Marchamps Clément Morin
Mémoires et un
sommeil
Nada Sattouf, Poètes de Brousse,
88 p., 15$
Le moins que l’on puisse dire de ce
recueil de la Québécoise d’origine
libanaise Nada Sattouf, c’est qu’il
renouvelle les images un peu trop pasteurisées de la
poésie contemporaine. À chaque page, de belles
découvertes nous enchantent et nous étonnent par
leur hardiesse et l’aplomb du verbe : « la prière
angoisse/le délai des temples/et les mains/plus
légères/ne lainent pas les rêves. » De subtile manière,
le corps est érotisé et ne fait qu’un, semble-t-il, avec le
texte. La poète utilise la langue avec un rythme particulier
qui surprend agréablement le lecteur : « J’ai de
toi une huile/tu m’ajoutes une nuque/je me frotte/au
large climatique//j’ai de toi/les mollets qui s’acheminent/et
me reste un peu de dos/où vieillir. » À n’en pas
douter, Mémoires et un sommeil est un livre qui vaut
le détour. Guy Marchamps Clément Morin
JANVIER-FÉVRIER 2008
22
Batailles
Patrick Boulanger, Écrits des
Forges, 54 p., 10$
En tant que futur père, j’ai été particulièrement
sensible à ce premier
recueil de Patrick Boulanger, qu’il
dédie à ses enfants et à sa copine.
C’est, en effet, sous le signe de « l’enfant / le miroir
[…] où l’on court se connaître », que ce livre s’inscrit.
En témoignent les grimaces de la couverture, à la fois
celles de petits anges et de petits démons. Nous
aimons nos enfants, mais cet amour ne nous préserve
pas de la peur. Peur pour eux, mais aussi d’eux, de ce
qu’ils nous « font » lorsqu’ils bouleversent nos certitudes.
C’est pourquoi, pour se rassurer, « on a
numéroté les enfants / pour mieux les classer ». Si le
poète se sent « un père de plus / brisé sur le mutisme
», il n’empêche qu’au cœur de ses « batailles », l’enfant
— ou le reflet de l’enfant qu’il est lui-même
lorsqu’il s’y voit — est aussi celui qui, parfois, lui permet
de « poser les armes ».
Mathieu Croisetière Clément Morin
le libraireCRAQUE
La Nuit est un
objet étrange
Carol Lebel, l’Hexagone,
80 p., 14,95$
Quel beau titre que celui-ci : La
Nuit est un objet étrange. Ce
petit bijou de concision et de
lucidité (Carol Lebel a aussi écrit de nombreux
renkus) est dédié à « ceux et celles qui […] traversent
le réel en risquant l’“Êtreté” ». La formation
philosophique du poète demeure sensible dans son
approche des mots et du réel. Sa poésie est un patient
questionnement de l’Autre dans les yeux duquel, écritil,
il est « difficile de respirer ». Seul ce questionnement
de la relation que nous avons avec le monde?
« Jusqu’où exister »; « Où commence où finit le réel »;
« L’amour est-il une construction trop raisonnable »?
permet de supporter la banalité étouffante du quotidien,
car « à chaque mot, la vérité change ». Avec la
brièveté et la précision d’une flèche frappant sa
cible, Lebel parvient à faire de la « nuit » un « objet
étrange », inconnu mais qui tient dans nos mains.
Mathieu Croisetière Clément Morin
D’où que la
parole théâtre
Thierry Dimanche, l’Hexagone,
80 p., 14,95$
Le poète, disait Char, « déboise son
silence intérieur et le répartit en
théâtres ». Dans le troisième volet
de ses « Encycliques désaxées », Thierry Dimanche
parle de ce silence, « d’où » il déploie son théâtre de
mots. Il parle « d’où » la parole devient théâtre, c’està-dire
de cet endroit, à propos de lui, mais aussi dans,
à partir de cet endroit, en y étant. C’est ainsi que
« nous sommes dehors à la mesure / où nous échouons
à sortir ». Le poème est une « boucle éclôt » : la vérité
s’exprime puis, l’instant d’après, n’est plus qu’un
masque, et inversement. Inépuisable est le silence,
parce qu’inépuisable est le théâtre. Entre les deux
court la parole, qui insuffle vie aux personnages. Ainsi,
les scènes se succèdent sans jamais trouver de fin, car
qui dit théâtre dit tragédie, mais qui dit tragédie dit
aussi catharsis, et la libération qu’elle implique.
Mathieu Croisetière Clément Morin
Ça dépend
des jours
Clémence DesRochers,
Éditions du Lilas,
72 p., 24,95$
Un tout petit album de poésies et de dessins de
Clémence : en le feuilletant, au premier coup d’œil, et
surtout à cause de ces dessins naïfs et de celui de la
couverture du livre, nous présumons que ces pages ne
renferment que légèreté et joyeuseté. Et pourtant, dès
les premiers poèmes, le ton est donné sur le va-et-vient
des jours et des saisons entremêlé de joies et de
peines. Soixante-neuf pages de poésie et de dessins de
Clémence pour illustrer et parler surtout de l’absence,
de l’été qui s’en va, de Micheline qui ne reviendra pas,
de Françoise qui nous a quittés, aussi du fracas des
jours de tristesse, et de la mort tout au bout. « C’est la
vie », mais elle n’est pas toujours faite de nostalgie et
de mélancolie. Disons, comme Clémence, que « ça
dépend des jours ». Merci aux Éditions du Lilas pour
ce si beau recueil qui s’offre en cadeau si joliment!
Jocelyne Vachon Maison de l’Éducation