Le Libraire - Index

Le Libraire - magazine - Index

Ici comme ailleurs
La chronique de Stanley Péan
JANVIER-FÉVRIER 2008
21
Littérature québécoise
Autant s’y faire : la mort, la petite comme la grande, l’absurde comme l’héroïque, la violente comme la
douce, est partout autour de nous. Elle est indissociable de la vie, à laquelle elle donne une partie de son
sens. Dans le deuil, dans l’exil, elle nous redonne la juste mesure de notre humanité. De cela, la littérature
sait témoigner éloquemment.
L’ivresse des choses funèbres
J’emprunte à Baudelaire cette formule — qui, ma foi, m’avait presque
l’air d’anticiper ce « bruit des choses vivantes » si cher à mon amie
Élise Turcotte — pour aborder le plus récent livre de la romancière, nouvelliste
et poète, Pourquoi faire une maison avec ses morts.
« J’ai toujours trop pensé à la mort. » Dès l’incipit, le ton est donné, l’enjeu
est nommé. Et l’imaginaire de l’auteure de La Maison étrangère
(Leméac) se déploie de nouveau autour de ce thème funeste, récurrent
dans son œuvre. La disparition d’un être cher, ces fusillades dans les
écoles, ces conflits armés et attentats terroristes, un décès au terme
d’une longue maladie, la perte d’un animal favori; tous les cas de figure
sont ici représentés par une narratrice qu’on est parfois tenté de confondre
avec l’auteure, et qui prétend avoir pour « métier » de créer des
sanctuaires pour les morts. Une narratrice unique pour sept récits qui
tiennent autant de la fiction que de la réflexion métaphysique.
Mais s’agit-il d’un roman, d’un recueil de nouvelles, d’un essai — La
forme de Pourquoi faire une maison avec ses morts pourrait décontenancer
ces lectrices et lecteurs qui privilégient les choses clairement circonscrites.
À défaut de trancher — à quoi bon, de toute manière? —,
disons qu’il s’agit d’un florilège d’histoires, au nombre de sept, distinctes
mais reliées les unes aux autres. À défaut de trancher, parlons de sept
situations, sept méditations, sept variations sur un même thème, pour
emprunter une image musicale qui convient tout à fait à cette
ambitieuse composition d’Élise Turcotte.
C’est parce qu’elle est partout, la mort, qu’elle ne devrait pas nous effrayer
outre mesure. Manifestement, Élise Turcotte l’a compris, elle qui,
comme dans cette formule rituelle du folklore haïtien, invoque ici ses
morts sans pour autant les détourner de leur chemin. Et tiens, tant qu’à
évoquer Haïti…
Balafres
Romancière, nouvelliste, poète, conteuse et femme engagée, Marie-Célie
Agnant suit depuis son émergence sur notre scène littéraire un parcours
que j’oserais qualifier d’exemplaire. Les sceptiques n’ont qu’à se plonger
dans la lecture des nouvelles du Silence comme le sang (Les éditions du
remue-ménage) ou de son remarquable précédent roman Le Livre
d’Emma (Les éditions du remue-ménage) pour s’en convaincre. Née à
Port-au-Prince, installée au Québec dès la fin de son adolescence,
Agnant s’est imposée sans peine comme l’une des voix essentielles de la
littérature haïtiano-québécoise, elle dont l’œuvre connaît un admirable
rayonnement international grâce à des traductions en anglais, en espagnol,
en néerlandais et même en coréen.
C’est quelque part dans le Midi de la France que nous entraîne son plus
récent roman, au titre de prime abord sibyllin, Un alligator nommé
Rosa. Dans cette contrée nichée entre mer et monts, il est cependant
question d’Haïti, amère-patrie que les personnages d’Agnant traînent
dans l’exil à la manière d’une malédiction. Au fil des rencontres entre
un bourreau et sa victime, entre une femme et un homme, confrontation
dont nul ne saurait sortir indemne, la romancière ravive la hantise
des années Duvalier, si dure à exorciser. Ils sont ailleurs, ces
survivants des ravages du totalitarisme cannibale, mais ailleurs
n’existe pas vraiment pour eux. L’exil n’est pas l’oubli et rien ne pourra
jamais panser les plaies d’autrefois.
Toutes ces morts,
grandes ou petites
Pourquoi faire une
maison avec
ses morts
Élise Turcotte,
Leméac,
128 p., 17,95$
Un alligator
nommé Rosa
Marie-Célie Agnant,
Les éditions du
remue-ménage,
240 p., 22,95$
Une journée
haïtienne
(dir.) Thomas Spear,
Mémoire d’encrier,
248 p., 20$
Les souvenirs s’estompent, mais les cicatrices perdurent, chantait le
duo britannique Tears for Fears. On ne s’étonne guère que l’écrivaine
ait autrefois publié un recueil de poésie intitulé Balafres, tant ce thème
de la blessure traverse son œuvre comme un leitmotiv. À l’instar de
l’Emma qui donnait son prénom au précédent roman d’Agnant, cette
mère infanticide emmurée dans son silence coupable, l’Antoine d’Un
alligator nommé Rosa doit entreprendre la pénible reconquête du langage,
il doit réapprendre les mots pour dire et apaiser la douleur du
corps et de l’âme, pour cicatriser les blessures aussi anciennes que profondes.
Entreprise périlleuse s’il en est, mais narrée avec maestria par
une romancière en pleine possession de ses moyens.
Un jour, un jour…
Et c’est bien entendu d’Haïti, encore et toujours Haïti, qu’il est question
dans ce récent recueil collectif au titre laconique Une journée
haïtienne, auquel a d’ailleurs participé Marie-Célie Agnant. Spécialiste des
littératures de la francophonie, animateur du site web D’île en île, consacré
aux écrivains insulaires (www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/), Thomas
Spear, professeur de littérature au City University of New York (CUNY),
a lancé l’an dernier à une quarantaine d’écrivaines et écrivains du
dedans et du dehors d’Haïti une invitation singulière : décrire une
journée en Haïti à partir d’impressions et d’éléments captés sur le vif.
Aussi diversifié formellement et stylistiquement que le laissait envisager
le nombre des participants, le recueil qui en résulte offre une
vision kaléidoscopique de cette île autrefois considérée comme la Perle
des Antilles.
Ainsi que l’exprime avec une infinie justesse la Martiniquaise Maryse
Condé dans son éclairante préface, il s’agissait ici pour les nouvellistes,
poètes et diaristes de « parler par-delà les stéréotypes et les clichés,
[de] donner à sentir sa terre coincée entre l’image mythique du pays
où la Négritude se mit debout pour la première fois et celle d’une nation
pathétique, dégringolant de déchoucage* en déception ; tel est le défi
que relève une moisson de natifs-natals, les uns connus, les autres à
connaître, tous brûlant d’un irrépressible amour pour Haïti Toma. »
Outre Marie-Célie Agnant, citons parmi les signataires de ces textes
tantôt tragiques, tantôt amusants, mais toujours empreints du sens de
la belle amour humaine (pour reprendre la formule de Jacques
Stephen Alexis), Georges Anglade, Mimi Barthélémy, Gérald
Bloncourt, Jean-Marie Bourjolly, Georges Castera, Syto Cavé, Louis-
Philippe Dalembert, Edwidge Danticat, Joël Des Rosiers, Jan J.
Dominique, Gérard Étienne, Jean-Claude Fignolé, Frankétienne, Gary
Klang, Dany Laferrière, Yanick Lahens, Josaphat-Robert Large, Roland
Paret, Claude C. Pierre, Emmelie Prophète, Rodney Saint-Éloi, Lyonel
Trouillot et Gary Victor.
* Mot créole qui signifie « déracinement », et qui désigne le soulèvement populaire qui
a mis fin au régime Duvalier.
Écrivain prolifique, président de l’Union des écrivaines
et écrivains québécois, homme de radio à ses heures,
Stanley Péan est aussi rédacteur en chef du libraire.