Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexPour parler de son enfance, Lise Tremblay a choisi une année repère, soit
1968, l’année où Bruce et les Sultans ont abandonné la scène québécoise. La
disparition du groupe culte symbolise l’avènement d’une nouvelle ère pour la
jeune héroïne de 11 ans, qui raconte l’été bizarre où tout a basculé. Ce livre,
l’auteure y pense depuis quinze ans, mais elle n’en trouvait pas le ton. « La
bonne voix, dit-elle, c’était celle de l’enfant. Il a fallu que je me mette dans la
peau de la petite fille que j’étais. » Si le retour aux origines n’a pas été
douloureux pour la romancière, « écrire avec une enfant dans la tête » l’a
fortement ébranlée. « C’était l’enfer. C’est le roman où j’ai été le plus plongée
dans une sorte de monde intérieur, où j’ai eu le plus de difficulté à émerger. Je
pensais comme un enfant toute la journée. J’aime beaucoup
les romans où les enfants parlent, mais c’est dur à faire. »
Dans le monde enclavé de la petite ville de Chicoutimi, il y
a donc Claire, la sœur de Judith, qui prépare un concours de
danse devant la mener à Montréal; « La sœur de Judith est
la fille promise à un grand avenir. Dans un village, un tel personnage
devient la vedette, raconte Lise Tremblay. Sauf
que son destin est contrecarré par un accident qui la
défigure. Dans les milieux sans instruction et sans argent, la
seule chose que tu as, c’est ton cul. Les femmes misaient làdessus.
Elles n’avaient rien d’autre. »
À travers l’histoire tragique de cette carrière avortée, Lise
Tremblay peint l’extrême précarité du milieu d’où elle vient,
la fragilité des rêves, si petits soient-ils, qui nourrissent les
gens de Chicoutimi-Nord, où germent timidement de nouvelles
valeurs : « Je viens de l’époque où ça a craqué, précise-t-elle.
Les religieuses enseignantes se font montrer la
porte. Les enfants sentaient l’insécurité par rapport aux
convictions chancelantes des adultes. Je voulais travailler sur cette fracture, ce
moment charnière où tout a foutu le camp ».
Enfant de la marge
La plongée dans les origines entreprise par l’auteure avec La Sœur de Judith
révèle l’héritage paradoxal de la Saguenéenne. Issue d’un milieu pauvre et
ouvrier, Lise Tremblay n’en a jamais eu honte. En revanche, elle était constamment
mal à l’aise face à sa mère, éduquée, impulsive et athée, qui détonnait
par rapport aux autres mères : « C’était problématique pour moi. Un enfant
qui a une différence reste toujours marqué, affirme-t-elle. J’aurais tellement
aimé qu’elle reste à la maison et qu’elle n’aille pas toujours aux réunions
d’école. » Devant la dureté de sa génitrice, la jeune narratrice déclare : « Tout ce
que je savais, c’est que je devais faire des études, sinon ma mère me tuerait. »
Enfant, Lise Tremblay a donc souffert du non-conformisme de cette femme
engagée, mais déclare aujourd’hui que sa mère lui a légué sa révolte et a fait
d’elle un écrivain.
Obsédée par cette différence, Lise Tremblay croit que le goût de l’écriture est
peut-être né de ce sentiment de trahison face à son milieu d’origine : « Ma
mère nous élevait en porte-à-faux avec le milieu ouvrier où je n’avais pas le
droit d’être ou de participer, parce que tout ce que ma mère voulait, c’est qu’on
parte de là. » En devenant écrivain, Lise Tremblay poursuit en quelque sorte
la trahison de son enfance. « Tu ne peux pas être écrivain si tu ne trahis pas.
JANVIER-FÉVRIER 2008
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Littérature québécoise
La fracture de l’enfance
Par Elsa Pépin
D’une franchise et d’un humour désarmants, Lise Tremblay revient à ses racines avec un roman autobiographique
dont l’action se déroule dans le Chicoutimi qui l’a vue naître. Non sans peine, l’auteure a emprunté les lunettes
d’une jeune fille de 11 ans pour revoir et revivre l’été du douloureux passage à l’adolescence. Sobre mais aussi
truculent, La Sœur de Judith fait le portrait du Québec rural de la fin des années 1960, marqué par le passage
déstabilisant vers la modernité. Lise Tremblay parle avec humilité de ce livre écrit par nécessité, une plongée dans
ses origines alors qu’elle vient de passer le cap de la cinquantaine.
© Martine Doyon
L ISE T REMBLAY
L’écrivain est un traître », déclare-t-elle sans ambages. La lecture sera aussi
une échappatoire dès son jeune âge, alors qu’elle rêve d’un ailleurs à travers
les « Brigitte » qui lui ouvrent les portes de son milieu clos.
Réalisme de l’émotion
Bien qu’elle ait fait des recherches et qu’elle ait revisité son quartier d’enfance
pour en retrouver l’atmosphère, Lise Tremblay se défend de chercher la vérité
qui n’a rien à voir avec le souci de réalisme. « Tout ce qui est dans le roman
est vrai dans l’émotion, dit-elle. Le Chicoutimi décrit dans le roman est le
monde de mon enfance, tel que je le percevais à 11-12 ans, mais analysé par
la femme de 50 ans. C’est une construction romanesque, mais
l’émotion est vraie. » Elle croit d’ailleurs qu’il faut être vieux
pour écrire sur son enfance : « J’ai eu envie de revenir là, peutêtre
parce que je suis dans la seconde partie de ma vie. »
Lise Tremblay avait été la cible de menaces de la part de
citoyens de l’Isle-aux-Grues, à la suite de la publication de La
Héronnière, où elle dépeignait les petits villages québécois
repliés sur eux-mêmes. Professeure de littérature au cégep du
Vieux-Montréal depuis plus de vingt ans, l’écriture est le lieu
où elle se sent la plus libre et elle tient fermement à cette
autonomie : « Si je pensais aux réactions des gens que je pourrais
heurter avec mes livres, je n’écrirais pas. » Quand je lui
demande si elle craint la réaction de sa famille, surtout de sa mère,
figure centrale du livre, elle me répond, du tac au tac : « Je m’en
fous comme de l’an quarante. »
L’univers coloré, voire burlesque du roman met en scène une
galerie de personnages parodiques : des voisines commères aux
anecdotes croustillantes, une parenté portée sur l’alcool, des
femmes frustrées, séquestrées dans leur maison. Tout ce petit monde,
touchant dans sa fervente affirmation, compose un univers bigarré qui n’est
pas sans rappeler celui des Belle-Sœurs de Michel Tremblay : « On m’a dit que
je faisais un portrait de femmes aux destins empêchés. Je n’y avais pas pensé.
C’est ma vision personnelle de ce milieu ouvrier et comme la plupart de mes
livres, je découvre après coup la portée et les multiples niveaux de sens du
roman. »
La Sœur de Judith aura donc été pour Lise Tremblay un voyage éprouvant, où
l’album de souvenirs défilait à mesure qu’elle se réincarnait en jeune
adolescente hypersensible. Acclamée pour La Héronnière (Leméac), qui a
reçu trois prix majeurs, et récipiendaire du Prix littéraire du Gouverneur
général pour La Danse juive (Leméac) en 1999, Lise Tremblay poursuit une
œuvre qui s’affirme petit à petit, dans une discrète mais solide continuité.
La Sœur de Judith
Lise Tremblay,
Boréal, 184 p.,
19,95$
Nicola Wade SNR Graphic designer My Mom