Le Libraire - IndexLe Libraire - magazine - IndexBécassine? La simplette servante bretonne? André Brassard ne s’en faisait pas de mon étonnement, moi qui, comme tous les
garçons nés au seuil du mi-siècle vingtième, attendais plutôt Bob Morane comme premier objet fantasmatique de lecture, premier
souvenir précis d’un livre. Non, c’était Bécassine en sabots qui fut le premier personnage du théâtre livresque de Brassard :
« J’étais déjà un peu moumoune », lâche-t-il de sa voix qu’un accident cérébro-vasculaire a rendu fluette. Soit, Bécassine!
Mais il allait y avoir d’autres « servantes » autrement délurées qui prendraient du service chez lui, Claire et Solange
les sœurs lesbiennes qui se dédoublent en meurtrières dans Les Bonnes de Genet, pièce lue à 17 ans,
« la première lecture qui m’a secoué », dit-il. Secousse qui allait déterminer son engagement au théâtre…
Brassard vivait déjà dès l’enfance, longtemps sans le savoir, une
situation de leurre, d’illusion, de tromperie, qui font les ingrédients
du théâtre : sa mère, qui était en réalité sa tante (fausse
mère acceptant en secret de remplacer la fille mère pour
dissimuler la faute), était institutrice et elle fut l’initiatrice à la
lecture, des albums d’Hergé aux classiques Larousse, des aventures
de Tintin aux comédies de Molière en passant par la collection
des « Signe de piste », où les dessins de garçons grimpant en
montagne le faisaient « réver » :
« J’étais très liseux, enfant, Bob Morane
aussi était là, mais quand j’ai eu à faire à
17 ans la lecture des Bonnes, et surtout
de la préface de Genet, “Comment jouer
Les Bonnes”, cela m’a rendu conscient
des subtilités profondes et secrètes des
êtres humains. » Par ce texte de Genet
sur le côté « furtif » ou clandestin du jeu,
Brassard a pris conscience des forces
envoûtantes du théâtre.
Les livres que l’on s’achète soi-même ne
sont-ils pas les plus importants? Pour
Brassard, tout a commencé chez
Tranquille, le libraire, les premiers
« Livre de Poche » à 60 sous laissés à
48 sous avec le tarif étudiant, mais vite,
sans doute sous l’influence de Genet, il
s’est mis (c’est plus signifiant que l’achat)
à voler les livres désirés, systématiquement;
ces librairies où il entrait comme
« un voleur » n’existent plus, et le père
Tranquille lit Thucydide six pieds sous
terre… Son exploit : « J’ai volé Claudel dans la “Pléiade”! »
Genet, au juge qui lui demandait s’il connaissait le prix d’une édition
de Verlaine piquée chez Gibert, répondit : « Je n’en connais
pas le prix, mais j’en connais la valeur. »
L’amitié complice avec Michel Tremblay, du théâtre duquel il
deviendra en 1968 l’accoucheur scénique, a joué dans ses goûts de
lecture. Avant d’écrire Les Belles-Sœurs, Tremblay carburait à la
littérature fantastique et à la science-fiction. Et Brassard se souvient
de leur engouement pour le caractère maléfique de
Malpertuis du Belge Jean Ray, pour Les Évangiles du Diable du
Français Claude Seignolle; aussi, de l’Anglais John Brunner, il
garde un bon souvenir de Tous à Zanzibar, un chef-d’œuvre de
S.F. sur la surpopulation et les affrontements Nord-Sud, paru en
1968. En même temps, il tentait de lire « tout Balzac, avec une
prédilection pour les histoires urbaines ». Trois fois, il s’est essayé
à La Recherche de Proust avant qu’à trente ans ce soit la bonne :
« Je le lisais dans des partys », dit-il du monument. Mais avec
Joyce? « Pas capable ». Ça semble sans appel.
Un jour ce fut Faulkner : Absalon! Absalon! Là, Brassard admire :
« Avec lui, ce n’est pas juste du roman, c’est de la littérature. » Il
a mieux compris le Sud américain avec Faulkner que chez
Tennessee Williams, avec qui pourtant il partage bien des affinités.
Parmi ces œuvres « littéraires » au-dessus de la mêlée du roman,
Par Robert Lévesque
il place le Portugais Antonio Lobo Antunes (Le Retour des
caravelles, La Splendeur du Portugal, N’entre pas si vite dans
cette nuit noire), le Mexicain Carlos Fuentes (Terra Nostra), qui
lui a fait comprendre ce qu’est la découverte de l’Amérique par
les Espagnols, l’Américain Philip Roth (Pastorale américaine,
La Tache), et, à part, pour avoir lu et relu L’Idiot,
« enchanté », le grand Russe Dostoïevski, pour lequel il apprécie
le travail de traduction d’André Markowicz.
JANVIER-FÉVRIER 2008
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« Plus Shakespeare que Molière, plus
Racine que Molière », s’affirme-t-il, et
Brassard me fait part de sa retenue
devant le théâtre de l’auteur du Malade
imaginaire, mais il m’avoue qu’il aurait
aimé se colleter au Misanthrope :
« Le personnage d’Alceste qui veut sortir
du groupe, ça me parlait, avec lui
j’aurais pu conter une part de ma vie ».
Il aurait aimé…, car maintenant son état
de santé l’empêche de revenir à son
véritable et grand métier de metteur
en scène.
Dans son loft de la rue Masson, Brassard
est entouré d’autant de cassettes que de
livres, les films, les séries télé américaines
le disputent à la littérature.
Brassard est un dévoreur. Je suis ressorti
de sa tanière étonné qu’il lise tant de
polars, de romans noirs. Il m’a dit prendre
« tout Le Carré », « tout Simenon », et
ses préférences actuelles vont à
l’Islandais Arnaldur Indridason et à son roman La Voix, à l’Italien
d’origine argentine J. Rodolfo Wilcock (La Synagogue des iconoclastes,
Le Stéréoscope des solitaires), ce Wilcock dont Pasolini
a écrit : « Il sait, avant tout, depuis toujours et à jamais, qu’il n’y
a rien d’autre que l’enfer », et aux aventures du commissaire
Kurt Wallender (Le Guerrier solitaire, La Cinquième Femme,
Les Morts de la Saint-Jean) du Suédois Henning Mankel.
Pas beaucoup d’auteurs québécois? Je lui en fais la remarque;
son menuet défensif est court, un brin acerbe : « Lalonde, un
peu (mais il ne citera aucun titre), Ducharme, oui, même les
derniers, je l’ai lu jusqu’à la lie, lui; j’ai les Gabrielle Roy,
comme en attente, je n’ai pas encore osé entrer chez elle; les
chroniques de Tremblay; Le Survenant de Germaine
Guèvremont, ah! Le Survenant, je le relis aux deux ans, j’ai le
souvenir de la télé, Jean Coutu qui avait le monde dans ses
yeux…, celui qui vient de reprendre le rôle au cinéma n’avait
rien dans les siens… »
La poésie? Brassard ne cache pas ses « préjugés profonds »
face à la poésie d’aujourd’hui. S’il a tant aimé Villon, « compagnon
de jeunesse », il croit qu’elle a foutu le camp après
Aragon. « Depuis Les Yeux d’Elsa, j’ai l’impression qu’elle
n’existe plus, la poésie ». Mais l’on s’est tout de même entendus
pour dire que Rimbaud l’enfui est toujours là…
Libraire d’un jour
A NDRÉ B RASSARD
De Bécassine aux Bonnes
© Pierre Filion
© Joseph Porphyre Pinchon
Les Bonnes
Jean Genet, Folio
222 p., 12,95$
Les Évangiles du Diable
Claude Seignolle,
Éditions Robert Laffont,
coll. Bouquins,
1050 p., 39,95$
Tous à Zanzibar
John Brunner,
Le Livre de Poche,
704 p., 14,95$
Absalon! Absalon!
William Faulkner,
Gallimard,
coll. L’imaginaire,
434 p., 23,50$
Le Retour des
caravelles
António Lobo Antunes,
Points,
290 p., 12,95$
La Splendeur du
Portugal
António Lobo Antunes,
Points, 528 p., 15,95$
N’entre pas si
vite dans cette
nuit noire
António Lobo Antunes,
Seuil,
coll. Points,
670 p., 19,95$
Terra Nostra
Carlos Fuentes,
Gallimard,
coll. Du monde entier,
832 p., 56$
Pastorale
américaine
Philip Roth, Folio,
580 p., 15,95$
La Tache
Philip Roth, Folio,
480 p., 17,95$
L’Idiot
Fedor Mikhaïlovitch
Dostoïevski,
Folio Classique,
782 p., 13,75$
La Voix
Arnaldur Indridason,
Métailié, coll. Noir,
330 p., 29,95$