Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Stanley Péan est
rédacteur en chef du
Libraire, écrivain,
animateur radio et
président de l’Union
des écrivaines et
écrivains québécois.
Signe du triomphe de l’économisme sur toute autre
valeur, on n’entend plus parler que de cette crise financière
qui, selon l’écrivain portugais José Saramago,
constitue un « crime contre l’humanité », un crime
perpétré « contre des millions de personnes dans le
monde, menacées de perdre l’argent qui leur reste
après avoir perdu leur unique moyen de survie, c’està­dire
leur travail ».
Dans une analyse publiée à l’automne dans le journal
espagnol Público, le Nobel de littérature 1998
dénonce la complicité des médias de masse avec les
cartels financiers, les compagnies d’assurances, les
spéculateurs et les gouvernements qui, au cours des
trente dernières années, ont répondu avec l’arrogance
du détenteur de la science infuse. L’octogénaire lusitanien
va jusqu’à se demander si on en finira un jour
avec les paradis fiscaux et les comptes dénombrés, si
« on enquêtera d’une manière implacable sur l’origine
de dépôts bancaires gigantesques, sur les ingénieries
financières clairement délictueuses, sur les investissements
opaques, qui dans beaucoup de cas, ne sont
rien d’autre que des blanchiments massifs d’argent
sale, d’argent du trafic de stupéfiants ».
Pendant ce temps, le premier ministre Stephen
Harper s’est entêté tout l’automne à prétendre que
nous étions à l’abri de la crise, mais son gouvernement
et lui n’en étaient pas à un mensonge près. Les
En temps de crise
dernières semaines lui ont donné tort. Si bien que le
ministre des Finances, Jim Flaherty, a accouché d’un
budget contraire au principe conservateur du laisseraller
en matière d’économie, un budget interventionniste
aux accents libéraux, mais tout de même teinté
de l’idéologie tory.
Dans le domaine culturel, qui nous intéresse parti ­
culièrement, on constate qu’après l’opération de
charme du nouveau ministre du Patrimoine canadien,
James Moore, les conservateurs ont annoncé des investissements
massifs et louables (dans la formation
professionnelle, les festivals d’envergure et les infrastructures
culturelles), dont sont cependant plus ou
moins exclus les créateurs. Ainsi, pas d’augmentation
du budget du Conseil des Arts du Canada; aucune
mesure compensatoire pour les programmes facilitant
la circulation des œuvres et des artistes abolis l’été
dernier dans la controverse que l’on sait (au contraire
des promesses électoralistes de l’ex­titulaire du portefeuille
patrimonial, Josée Verner); aucune disposition
nouvelle pour redorer le blason de la diplomatie culturelle
canadienne.
En somme, privés en partie de soutien à leur rayonnement
au pays comme à l’étranger, les artistes et travailleurs
culturels d’ici sont de nouveau les
laissés­pour­compte du gouvernement qui, par un
étrange concours de circonstances, fut pourtant le
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L’ÉDITORIAL DE STANLEY PÉAN
Le monde du livre
premier à ratifier la Convention sur la protection et la
promotion de la diversité des expressions culturelles
de l’UNESCO. Cette convention, rappelons­le, consacrait
la reconnaissance internationale du droit souverain
des États de formuler et de mettre en œuvre
des politiques permettant le développement de
secteurs culturels forts qui puissent contribuer à une
véritable diversité culturelle sur les scènes nationale
et internationale.
Signe du triomphe de l’économisme, on a beaucoup
ergoté sur la valeur marchande des industries culturelles,
leur contribution au PIB, le rendement des
fonds gouvernementaux qui y étaient investis. (On
en a trop discuté, à mon humble avis, au risque d’occulter
la réelle valeur des arts et des lettres dans la
vie d’un peuple.) Au pays de Stephen Harper, pour
des raisons idéologiques, on boude pourtant les
créateurs et on préfère injecter les deniers publics
dans des secteurs pas forcément aussi performants,
mais plus aisés à contrôler sur le plan du discours:
le pétrole, les banques, l’armée… Bref, toutes ces
sphères d’activité qui ont si bellement contribué à
la crise actuelle.
Devant ce gâchis, je repense à la définition de l’éco ­
nomiste selon Desproges: « C’est un expert qui
saura vous expliquer demain pourquoi ce qu’il avait
prédit hier ne s’est pas produit aujourd’hui. »
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LE LIBRAIRE • FÉVRIER-MARS 2009 • 9