Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib51 - IndexNée à Paris,
Elisabeth Vonarburg
vit à Chicoutimi
depuis 1973. Elle
est considérée
comme l’écrivaine
francophone de SF
la plus connue dans
le monde.
A U - DELÀ DU RÉEL
Lorsqu’on a beaucoup lu un genre, on risque de devenir blasé. Mais cela permet
aussi d’apprécier à leur juste valeur les variations et autres riffs sur un thème
connu. Ainsi, c’est avec une inventivité des plus sympathiques qu’Uns, de Marie
Andrée Lamontagne et Philippe Borne, explore un motif classique: l’extinction
de la race humaine.
Nous sommes condamnés à nous autodétruire dans relativement peu de
temps. Cependant, un observateur persiste à penser qu’il y aurait quelque
chose à faire là. Il recrute, au XIX e siècle, un Amérindien nommé Mountain, afin
de lui donner une chance de sauver notre race tout entière (ironie discrète...).
Après une longue préparation au contact, il lui confère une quasiimmortalité,
le savoir et les moyens. Mais que peut un homme seul? Malgré les remarquables
succès de Mountain (on voit défiler plusieurs grands noms et événements
de l’Histoire des deux derniers siècles), il est sur le point d’échouer.
Comment s’en sortiratil, comment nous en sortiratil? Je laisserai les lecteurs
le découvrir. Je craignais le pire, je l’avoue, compte tenu des ressorts sciencefictionnels
de l’intrigue, très classiques donc, et de sa thématique écolopolitique
déclarée, mais il y a là autant de sensibilité que d’action, autant de descriptions
poétiques (ou exotiques) que de suspense — on frise parfois le thriller — dans
des petits chapitres courts qui m’ont fait penser à JeanJacques Pelletier, pour
l’effet de mosaïque. On ne sait ce qui appartient à l’un ou à l’autre auteur, mais
ils s’harmonisent bien.
Les âmes vagabondes, de Stephenie Meyer — peutêtre le début d’une série
(bientôt, le film!) —, est décrit comme la première tentative de l’auteure dans
le domaine de la littérature pour adultes, de la sciencefiction au lieu du fantastique
vampirique. Mais l’« adulteté » étant un concept tout relatif, de nombreux
lecteurs et surtout de nombreuses lectrices de tous âges y
trouveront leur compte, et même des
gens qui ne lisent pas de SF, mais regardent
des films ou surtout des séries télé
(je soupçonne Meyer d’avoir vu la série
La porte des étoiles) car, n’innovant en
rien, les éléments de sciencefiction sont
aisément compréhensibles par les non
Les classiques et les modernes
UNS
Marie-Andrée Lamontagne
et Philippe Borne,
Leméac,
568 p. | 29,95$
initiés, tout en étant empreints par endroits d’un merveilleux aux accents
légèrement « nouvelâgeux ». Mais cela importera peu à ses fans, qui ne liront
certainement pas ce livre pour son élément SF. La Terre a été envahie en
douceur, pour son plus grand bien, par des aliens, les « âmes », des bestioles
ressemblant à des chenilles, et qui s’emparent des corps en effaçant la personnalité
originelle. Mais certains humains résistent. C’est le cas de Mélanie, résistante
au sens propre, c’estàdire membre d’un groupe d’humains
clandestins. Son « âme » et elle se livrent un rude combat pour la possession
de son corps. Cette occupation double deviendra encore plus problématique
lorsque MélanieVagabonde rejoindra le groupe de résistants — et l’homme
qu’aime Mélanie. Car l’élément SF sert de prétexte à l’histoire d’amour — un
cas plutôt tordu de ménage à trois, pourtant fort chaste et des plus hétéro
sexuels, malgré les intéressantes possibilités —, mais ce n’est évidemment pas
chez Meyer qu’on ira chercher une réflexion approfondie sur les rôles sexuels.
Dans les dialogues auxquels on est habitué dans ce genre de roman sentimental,
nombreux mais bien menés, Meyer nous fait partager les affres amoureuses
et raciales de Vagabonde, la narratrice, et on embarque, car le récit est sympathique
et roule bien. Ça manque un peu de bons méchants et de véritable
action, mais parfois, ça repose.
LES ÂMES
VAGABONDES
Stephenie Meyer,
JC Lattès,
624 p. | 29,95$
LA CHRONIQUE D’ELISABETH VONARBURG
Comme on aime aussi à l’occasion se faire brasser en lisant, je
conclus par La bibliothèque nomédienne, d’Alfred Boudry avec
les Gaillards d’Avant. Là, on est dans le moderne, et même le
postmoderne! Et s’il existait en plein milieu de l’Atlantique, là où
se trouve le fameux « pot au noir », un énorme continent jamais
découvert, ou bel et bien découvert, mais tenu secret au cours
des siècles pour des raisons... qu’on essaie d’élucider
dans ce livre? À partir de ces prémices, Alfred Boudry et
ses complices ont produit un des livres les plus jouissifs
qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps et qui redore
à mes yeux le terme désormais galvaudé de « fusion
» lorsqu’il est appliqué aux genres dits populaires.
Sa création semble une gageure, puisqu’il a été produit
par une quinzaine de paires de mains, les membres d’un atelier d’écriture se
tenant à Montpellier. Et pourtant, les diverses parties du texte (qui nous font
voyager dans le temps, de la découverte des Amériques à aujourd’hui) s’arti
culent parfaitement, avec tout un jeu d’échos et de correspondances qui donnent
le tournis par tout ce que ces dernières suggèrent sans jamais, bien sûr, le
révéler. Ce « livre mosaïque » est à la fois une utopie, une histoire parallèle (ou
« uchronie »), de la philosophie, un pastiche du roman d’aventures, des récits
de voyage héroïques, des exposés scientifiques et des enquêtes sur un mystère.
Le tout avec un délicieux humour pincesansrire, mais en posant aussi des
questions extrêmement sérieuses sur les conditions de toute connaissance, à
travers des relations de voyages, des articles de revues spécialisées (souvent
désopilants), des lettres, des journaux — documents où il est parfois bien difficile
de départager le vrai et l’inventé, et cela fait partie du
plaisir proprement « uchronique » de la
chose. Les amateurs de sciencefiction
déjantée remarqueront qu’on se trouve
dans les parages de Borgès (« Tlön Uqbar
Orbis Tertius » plus que « La bibliothèque
de Babel ») autant que de Stanislas Lem
et de sa bibliothèque solarienne (Solaris,
littératures de l’imaginaire
LA BIBLIOTHÈQUE
NOMÉDIENNE
Alfred Boudry,
L’Atalante,
648 p. | 41,95$
le livre, pas le film), de ses faux articles d’encyclopédie du futur ou de ses critiques
de livres inexistants (Imaginary Magnitude, Mortal Engines). Les autres
devraient se laisser prendre sans réticences aux plaisirs de la fiction — et de la
métafiction — qui propulsent cet ovni littéraire.
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 49