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LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 46
D ENNIS L EHANE
Voyage dans
une ville à l’envers
Au-delà de la rivalité Canadiens-Bruins, il existe un lien entre
Montréal et Boston dont bien peu de gens soupçonnent l’existence:
le fait que les deux villes aient connu, en 1919, une grève de
leurs policiers. Des événements violents, qui ont plongé les deux
métropoles dans un chaos considérable, égratignant fortement, au
passage, le vernis de la civilisation.
Passant du présent de Boston, décrit
avec tant de force dramatique dans
Mystic River et Gone Baby Gone, à son
passé, Dennis Lehane a fait de la
grève du corps policier de la capitale
du Massa chussetts le point culminant
de son plus récent roman, Un pays à
l’aube : « La grève des policiers de
Boston est un événement profondément
marquant, explique-t-il. J’en avais
entendu parler dans ma jeunesse; c’était
là, dans le brouillard de l’histoire.
Quand j’étais dans la vingtaine, j’ai
commencé à m’y intéresser, et encore
plus au cours de la trentaine. J’ai réussi
à me trouver un exemplaire du seul
livre qui ait été publié à ce sujet, et
quand j’ai lu que la cavalerie avait
chargé en descendant Beacon Hill, j’ai
su qu’il fallait que j’écrive ce livre. »
Encouragés par le succès des grévistes
de Montréal, les policiers de Boston espéraient
que le traitement injuste dont
ils étaient victimes — mal payés, mal
logés, travaillant plus de 80 heures semaine
— pourrait prendre fin avec un
mouvement de grève, grève qu’ils
avaient pourtant longuement cherché à
éviter. « À Montréal, il y avait eu des
grèves de solidarité, notamment celle
des pompiers, rappelle Dennis Lehane.
Les grévistes avaient remporté un certain
succès et, à Boston, les policiers
espéraient que ça se passerait aussi
comme ça. » Comme son roman le
révèle, le mouvement, au terme de
Par
Rémy Charest
journées noires marquées par des
émeutes sauvages que l’écrivain décrit
avec beaucoup de vivacité et de
justesse, a été loin d’obtenir le même
résultat.
De la mélasse et
du départ de Babe Ruth
Si elle en constitue certes le point culminant,
la grève n’est pas l’unique élément
dramatique d’Un pays à l’aube,
une fiction aux proportions épiques.
Loin de là. Au fil du roman, on passe de
la Première Guerre mondiale à
l’épidémie de grippe espa gnole, les
conflits de travail, et les tensions sociales,
la peur des communistes, des
terroristes… et même un accident industriel
au cours duquel tout un
quartier de Boston a été inondé de
tonnes de mélasse! Sans oublier, aussi,
le départ de Babe Ruth, échangé aux
Yankees par les Red Sox, lesquels
devaient ensuite subir des décennies
de poisse.
En fait, il devient presque difficile de
croire que tout cela a pu arriver dans
un si court laps de temps, convient
l’auteur: « J’étais parti de la grève, mais
j’ai vite été gêné par la surabondance
des faits. Par exemple, au fil de l’écri -
ture, un de mes personnages se retrouvait
aux prises avec la marée de
mélasse mais, comme ça devenait un
peu ridicule, j’ai fini par laisser tomber
et simplement raconter l’événement
qui, bien qu’authentique, posait un
problème de crédibilité sur le plan
dramatique. »
Babe Ruth, de son côté, intervient
comme un personnage à part entière
dans le roman. Un personnage
secondaire, tout de même, derrière
Danny Coughlin, ce policier de Boston
poussé à devenir leader syndical, ainsi
que le reste de la famille Coughlin et
son entourage. Et aussi derrière Luther
Lawrence, un Noir du Midwest qui
aboutit à Boston après un passage
trouble à Tulsa, la ville où les personnes
de race noire connaissaient probablement,
à cette époque où les
États-Unis étaient plongés dans un climat
de racisme intense, la vie la plus
libre qui soit.
Racisme, donc, injustices sociales,
violence, répression, sexisme, épidémies:
les personnages de Lehane ont la vie
dure en diable, même s’ils trouvent le
moyen de sourire et de s’échanger de
savoureuses répliques. La mort guette,
l’avenir est incertain: on comprend bien
que Lehane a voulu donner un tour un
peu plus léger à son livre grâce aux ap-
© Sylvain Dumais
paritions de Ruth, le sportif, soûlon et
coureur de jupons qui voudrait bien
penser à autre chose en gardant les
yeux sur la balle: « Babe Ruth est une
manière de prendre du recul, de montrer
la folie de l’époque et des événements
qui l’ont marquée, raconte
Lehane. Au départ, je me disais qu’il
était le stéréotype de l’athlète écervelé,
mais au fond, Ruth est comme chacun
d’entre nous; nous avons tous des
moments où nous nous demandons:
“ Est-ce que le monde pourrait se
la fermer? ”. »
En même temps, la présence de Ruth
fait partie de la tragédie qui s’est jouée
à Boston, en 1919. Son départ vers
Entrevue
New York se trouve d’ailleurs en conclusion
du roman, comme le dernier
drame d’une terrible période de l’histoire.
Et même la pire, pour bien des
Bostonnais: « À Boston, il y a eu une
véritable coupure, dans ces années-là,
se souvient Dennis Lehane. Jusqu’en
2004, quand les Red Sox ont remporté
la série mondiale, si on demandait aux
gens ce qui était arrivé de pire [à la
ville], ils auraient dit le départ de Babe
Ruth. Même si tu leur parlais de la
grippe espagnole, du grand feu de
1872, on te disait souvent que le pire,
c’était Babe Ruth. »
En prime, Dennis Lehane précise que
1919 a également marqué l’entrée en
vigueur de la Prohibition. Sur bien des
plans, c’était donc la fin d’une ère et
le début d’une autre, davantage
morale pour ne pas dire moralisatrice,
qui ne manque pas de parenté, dans
l’esprit de l’auteur, avec celle des années
Bush: « C’est une époque où l’on
a vu l’apparition de la morale dans le
monde politique — ou plutôt, d’une
prétendue morale. Mon livre porte
beaucoup sur ce sujet. Nous aimons
bien nous dire que la morale est inhérente
à la nature humaine, mais ce
n’est que partiellement le cas. On n’a
qu’à penser à l’Allemagne nazie. »
Cette morale de Pharisien doublée de
la paranoïa antiterroriste (contre les
communistes, dans les années 20), a
du coup fait ressortir la frustration de
Lehane envers son propre temps,
avant l’élection d’Obama: « Je sais que
je suis furieux. Je suis très fâché des
huit dernières années et j’ai dû faire
attention de ne pas “ descendre de ma
tribune ” afin de me concentrer sur la
nature humaine [de mes personnages].
Mon roman n’est pas politique.
Chaque fois que j’ai senti que je
commençais à prêcher, j’ai essayé
d’être prudent. » Or, il faut bien le