Le Libraire - Index

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Sur la question de l’approche des éditeurs par rapport aux prix littéraires, on
pourrait en fait parler d’une sorte de paradoxe, puisqu’un peu partout on
admet que l’impact des prix ne se fait que marginalement sentir sur les ventes,
mais dans le même souffle, on nous indique partout ou presque que ceux­ci
sont devenus incontournables et mobilisent une bonne somme d’énergie.
Aux Éditions Hurtubise HMH, Arnaud Foulon, président­directeur général, confirme
que le travail de soumission des ouvrages aux prix littéraires s’inscrit
clairement dans la planification de la saison. Pour lui, le fait qu’un ouvrage
soit primé est un gage de qualité auprès des lecteurs. La sélection de romans
que la maison présente aux prix tels que ceux du Gouverneur général
s’effectue en amont, donc au moment de décider de la publication d’un
ouvrage, de le placer dans telle collection
plutôt que dans telle autre. M. Foulon
précise que, contrairement à d’autres,
seuls les prix spécifiquement littéraires
intéressent sa maison. Tous les livres
publiés en littérature sont donc systématiquement
soumis aux GG car, fait­il
remarquer, comment peut­on demander
à un éditeur de refuser à certains de ses
auteurs le droit de concourir?
©Martine Doyon
Pascal Assathiany, Boréal
« Ce ne sont pas les prix qui font
les auteurs, mais les auteurs qui
font les prix. »
Cette stratégie qui consiste à soumettre
une grande partie des ouvrages, sinon la
totalité, aux divers prix, semble courante
dans l’édition au Québec, peut­être à
cause du désir des auteurs de concourir
et de courir la chance de se voir
récompensés. Cette tendance se confirme
chez Dominique et compagnie,
qui publie entre autres des livres
jeunesse. Responsable de la promotion
et du marketing, Stéphane
Villeneuve remarque que l’on soumet également de façon assez systématique
les ouvrages, tout en essayant de bien cibler pour maximiser les chances. On
s’attarde tout particulièrement aux prix spécialisés, comme ceux dédiés à la
littérature policière ou jeunesse.
Chez un autre des grands éditeurs d’ici, Québec Amérique, le « plan de
match » habituel est aussi de proposer le maximum d’ouvrages à un maximum
de prix. Luc Roberge, directeur général, voit pour sa part beaucoup de positif
dans l’existence des prix littéraires, mais il reconnaît que ceux­ci mobilisent
des forces vives: « En tous les cas, la gestion de la mise
en candidature des ouvrages mobilise beaucoup d’énergie
chez nous, entre la sélection des prix par rapport aux
collections et aux ouvrages, les envois, le suivi, etc. »
Idem aux Éditions du Boréal, où le président­directeur
général, Pascal Assathiany, souligne que les prix, multiples,
exigent dépenses et travail de la part des éditeurs: « On ne
peut pas tout envoyer partout; si on répondait à toutes les
demandes, on enverrait 4 ou 500 exemplaires [de chacun
des livres soumis]. » Cet exercice exige du temps et engendre
des coûts. D’où l’importance, précise M. Assathiany, de
bien cibler les candidatures: « On ne sélectionne pas les
ouvrages à soumettre aux prix mais, par contre, on cible
bien le type de prix selon l’ouvrage, que ce soit de la fiction
ou de la philosophie… Il y en a tellement! »
Chez Dominique et compagnie, Stéphane Villeneuve confirme
qu’associer le bon ouvrage au bon prix est un exercice
essentiel. Fondamental, même. Sachant que pour les
© Michel Gagné
Luc Roberge, Québec Amérique
« La gestion de la mise en
candidature des ouvrages
mobilise beaucoup d’énergie. »
auteurs, les prix constituent une reconnaissance
non négligeable de leur travail,
Québec Amérique se fait tout autant un
devoir de bien diriger ses ouvrages vers
les bons prix, aidé, dit Luc Roberge, par
les critères de sélection de ces derniers.
Le coût de cette course perpétuelle et de
ce savant ciblage, le PDG du Boréal ne le
chiffre pas, non plus que ses homologues
des autres maisons consultées. Toutefois,
Pascal Assathiany estime qu’il est parfois
plutôt élevé en regard du résultat qu’apportent
les prix, à savoir de faire parler
des œuvres, « car c’est cela le but,
n’est­ce pas? ».
Une question de prestige
plutôt que de gros sous
Les auteurs, reflet d’un système, exercent
souvent sans s’en rendre compte
une pression sur leurs éditeurs afin
Arnaud Foulon, Hurtubise HMH
« Un prix, avant toute chose,
confirme les efforts de l’écrivain
et de l’éditeur, qui ont travaillé
en synergie. »
que leurs livres soient mis en lice pour la myriade de prix existants. Cette pression
se traduit, on l’a vu, par une masse de travail, mais les éditeurs retirent
aussi clairement certains dividendes des prix gagnés par leurs « poulains ».
Tout en se refusant à dénoncer la multiplication des honneurs attribués aux
belles­lettres, Luc Roberge de QA se rapproche d’une certaine critique du
système actuel quand il déclare que tant de récompenses, dans tous les genres
littéraires (roman, BD, essai, biographie, etc.) et de plus en plus pointues se
traduisent forcément par une dilution de l’impact de chacune d’entre elles.
« La multiplication des prix fait en sorte que ceux­ci entrent en compétition
les uns avec les autres », croit­il.
Si, selon Luc Roberge, l’impact d’un prix sur les ventes d’un ouvrage est difficilement
quantifiable, les trophées ont tout de même deux rôles: couronner la
qualité du travail d’un auteur et constituer un argument de relance auprès des
médias pour ranimer la carrière d’un ouvrage publié depuis quelque temps. Sur
le plan pécuniaire, outre les bourses qui accompagnent certains honneurs et
qui peuvent permettre à un écrivain de continuer à écrire sans contrainte, on
observe à l’occasion un certain pourcentage d’augmentation des ventes,
explique Luc Roberge. Cela a été le cas, par exemple, de Jean­François Beauchemin
qui, en remportant le Prix des libraires du Québec en 2007 avec La
fabrication de l’aube, a vu ses ventes gonfler substantiellement.
D’ailleurs, de l’avis général des éditeurs et libraires sondés, ce
prix compte parmi les plus « rentables ». Encore chez Boréal,
Pascal Assathiany cite, en plus du Prix des libraires du Québec,
celui des collégiens et de la Ville de Montréal comme des
trophées faisant une différence dans les chiffres de ventes,
contrairement à beaucoup de récompenses qui, selon lui,
n’ont pas su acquérir, au fil des ans, une cohérence — et donc
une véritable crédibilité auprès des lecteurs. « Par exemple,
le Prix littéraire du Gouverneur général a très peu d’impact,
explique Assathiany; il semble ne pas avoir trouvé ses marques.
» Selon lui, la cohérence recherchée dans un prix va sans
doute de pair avec une certaine stabilité du jury. « Dans le cas
du GG, poursuit­il, [il s’agit d’]un tout petit jury composé de
trois personnes, qui changent chaque année et qui doivent se
prononcer sur un très gros volume de textes, très rapidement.
» Par contre, toujours selon Pascal Assathiany,
le Prix littéraire des collégiens se démarque par le large
spectre des lecteurs qu’il touche, confirmant ainsi une
opinion assez générale.
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 35