Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Depuis la fin de
ses études en
philosophie, Mira
Cliche vit de
journalisme,
d’écri ture et de
tradution. Elle lit
tout ce qui lui
tombe sous la main.
S ENS CRITIQUE
Entre la réalité et sa perception, il y a souvent une marge, un jeu. Ce décalage serait
sans conséquences si nos perceptions trompeuses n’avaient à leur tour une influence
bien réelle sur notre façon de nous comporter. C’est à de fausses perceptions et à
leurs effets réels que s’attaquent Daniel Jacques et Jean Ziegler dans deux essais politiques
sur le Québec et l’Occident. Et pour permettre de s’y retrouver dans ce jeu de
miroirs déformants, un petit recueil d’essais, Des jeux et des rites, pose quelques
jalons éclairants.
Depuis son tout premier essai, Les humanités passagères (Boréal), Daniel Jacques s’attache
à repositionner le Québec dans l’histoire moderne, en étudiant l’influence des
divers courants politiques et sociaux sur une société pas toujours aussi distincte qu’elle
le croit. Paru à la fin de l’année 2008 chez Boréal, La fatigue politique du Québec français
apparaît comme un ultime effort de réflexion sur un mouvement qui en est peut­être
lui­même à ses ultimes soubresauts: l’indépendantisme. En dépit de ses sympathies
pour le projet d’indépendance, Daniel Jacques se questionne sur sa pertinence actuelle
et surtout sur les moyens avancés par la classe politique pour le réaliser. Le philosophe
tente de jeter un regard lucide sur notre passé afin d’éclairer « les sources de notre confusion
actuelle ».
LA FATIGUE POLITIQUE
DU CANADA FRANÇAIS
Daniel D. Jacques,
Boréal, 168 p. | 22,95$
Loin de faire son chemin dans l’esprit des Québécois, constate Daniel
Jacques, le projet indépendantiste peine de plus en plus à se justifier.
L’humanisme moderne, qui prône l’égalité universelle des hommes,
brouille les cartes: pourquoi dresser une nouvelle frontière politique
à l’heure où tous les pays s’ouvrent? Cette question trouve chez Daniel
Jacques une réponse toute simple: « Que le monde soit désormais
bien plus vaste, et les défis encore plus nombreux, cela ne
nous délivre pas de la tâche insigne qui consiste à savoir ce
que nous sommes devenus, et plus encore ce que nous aurions
dû devenir. »
Son premier constat est plutôt dérangeant: la Révolution
tranquille, événement « fondateur » de la société québécoise, n’a eu de révolutionnaire
que le nom. Aucun gouvernement n’a été renversé par son souffle, qui n’a pas
même dérangé l’ordre social. Ainsi considérée, cette révolution peut tout au plus aspirer
au titre de modeste réforme des institutions politiques. Les Québécois y ont
troqué leur identité catholique pour une spécificité culturelle beaucoup plus floue
— et par conséquent beaucoup moins porteuse.
Qui plus est, poursuit Daniel Jacques, en prônant la rupture avec un passé perçu
comme impuissant et donc honteux, les Québécois ont fait de la négation d’euxmêmes
une condition de l’accession à la modernité et à l’indépendance politique.
« C’est à ce décalage malheureux, par ses effets considérables sur la société québécoise,
entre le réel et l’imaginaire qu’il convient de mettre fin aujourd’hui », estime
Daniel Jacques, qui tente par cet essai d’y contribuer.
Jeu de guerre
Dans La haine de l’Occident, Jean Ziegler s’attache lui aussi à déconstruire une illusion
faisant écran aux sentiments haineux qu’entretiennent les pays du Sud par rapport
à l’Occident. Le diplomate et essayiste suisse tente également de dissiper les brumes
Le miroir déformant
de la politique
qui empêchent les Occidentaux de voir, au­delà leur engagement en faveur des droits
de l’homme, les innombrables violations dont ils se rendent coupables.
Ce qui préoccupe le haut diplomate, c’est que cette haine de l’Occident paralyse
actuellement les institutions humanitaires comme l’ONU en conduisant les pays du
Sud à rejeter systématiquement les propositions du Nord, catégorisées
comme de nouvelles manifestations
LA HAINE
de l’esprit impérialiste occidental. Si les griefs
DE L’OCCIDENT
du Sud sont fondés, reconnaît Ziegler, la haine
Jean Ziegler,
qu’ils inspirent n’est pas suffisamment
Albin Michel,
réfléchie: enrayant les rouages du ballet diplo­
304 p. | 31,95$
matique, elle fait parfois perdurer des crises
humanitaires plutôt que de les atténuer. Et bien sûr, l’aveuglement
révoltant de l’Occident face à la haine qu’il inspire ne fait qu’envenimer les choses.
Pour sortir de ce système destructeur et « transformer la haine qu’il alimente en une
force historique de revendication de justice et de libération », Jean Ziegler prône
tout comme Daniel Jacques la reconquête des identités et la reconstruction mémorielle.
Le jeu pris au sérieux
Jacques et Ziegler se penchent ainsi sur une inadéquation du réel et de l’imaginaire.
Il se pourrait toutefois que l’angle politique ne soit pas le seul susceptible d’éclairer
ces faits. Des jeux et des rites, un petit recueil d’essais publié chez Liber sous la direction
de Philippe St­Germain et de Guy Ménard, pourrait bien mettre le doigt sur des
zones impensées de nos illusions collectives.
Jeux et rites se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux des mises en scène, des
représentations qui font advenir l’espace d’un instant une réalité nouvelle. Dans l’une
de ses acceptions, remarque Pierre Lucier en ouverture du recueil, le jeu peut
désigner un espace d’oscillation, une marge, un décalage. Ainsi pourrait­on dire qu’il
y a du jeu entre une porte et son cadre, comme entre la représentation que les
Québécois et les Occidentaux ont d’eux­mêmes et la réalité historique
qui est la leur.
DES JEUX
ET DES RITES
Philippe St-Germain et
Guy Ménard (dir.),
Liber, 264 p. | 25$
LA CHRONIQUE DE MIRA CLICHE
essai
L’essai de Denis Jeffrey, qui analyse les rites sociaux, fournit aussi une
piste de réflexion sur la propension des Québécois et des Occidentaux
à se leurrer sur eux­mêmes. Selon lui, toute relation sociale ou
politique est ritualisée et demande que chacun y tienne son rôle
selon des règles préétablies. Ces règles peuvent bien sûr
changer, il y a « du jeu », mais cela demande du courage (ce
dont les Québécois fatigués manquent peut­être) et une
grande souplesse pour s’ajuster aux règles nouvelles (ce dont
l’Occident manque assurément).
« La plupart des individus pensent qu’ils ne sont pas en représentation parce qu’ils
n’ont pas le courage de jouer autrement leurs rôles », note Jeffrey. L’erreur du Québec
et de l’Occident est peut­être ainsi d’ignorer le jeu, la marge qui existe entre la réalité
et ce qu’elle pourrait être.
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 29