Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Robert Lévesque
est journaliste
culturel et essayiste.
Ses ouvrages sont
publiés aux éditions
Boréal, Liber et Lux.
E N ÉTAT DE ROMAN
Dans Croquis de mémoire, Jean Cau, le secrétaire de Sartre qui, fin 40 début 50,
passa quelques nuits arrosées dans les caves de Saint­Germain­des­Prés et croisait
l’ingénieur buissonnier Boris Vian, n’ayant de l’ingénieur qu’ingénuité et génie,
évoque ses « dents éclatantes », ses « lèvres rose pâle, presque violettes », les
« yeux bleus » du jeune homme à la « trompinette » jouant sa légende au Tabou;
il avait « une longue tête de cheval mélancolique ». Il y aura 50 ans le 23 juin 2009
que ce coursier triste est mort. Saleté de cœur qui bat à contrecœur et s’arrache
dans le solo ultime; on achève bien les chevaux…
Il avait 39 ans, celui qui avait voulu se faire peintre, ou pornographe, ou musicien,
ou parolier, et peut­être écrivain après tout, il ne savait pas trop (Queneau va le
convaincre) et ça bouillonnait dans les caves et les boîtes de jazz des alentours de
la rue Dauphine, le Lorientais, le toit de l’Hôtel de la Louisiane rue de Seine (zazous
à tous les étages), au Club Saint­Germain quand il posait sa paluche sur l’épaule
de Miles Davis portant cravate blanche, « Aux Assassins » rue Jacob quand il cassait
la croûte avec son pote Salvaduche (Henri, tout frais mort, lui). Vian vivait vivace
malgré le cœur faible, le médecin lui donnant dix ans, pas plus, s’il n’abandonnait
pas sa trompette; mais il savait depuis les années de guerre, il l’avait dit à Michelle,
sa Michelle avec qui il lisait tout et surtout les Anglo­Saxons, à cause du sax…, oui,
un soir à Ville d’Avray, il avait confié à Michelle qu’il ne se rendrait pas à 40 ans,
que, mort, il resterait jeune.
JE VOUDRAIS
PAS CREVER
Boris Vian, poèmes
illustrés en hommage
à Martin Matje,
Les Allusifs,
82 p. | 29,95$
Alors, il mettait le paquet, faisait feu, c’était
de l’existentialisme pressé, le cheval était
mélancolique mais ruait gaiement, détestant
« tous les affreux », aimant les nœuds papillon,
ayant ses jours gabardine ses jours
velours côtelé, ses lunchs sardine, ses lunchs
côtelettes, et Michelle qu’il allait tromper,
que voulez­vous, vous auriez vu Ursula! « Mon Ourson, l’Ursula »… Il n’y avait pas
de tabou qui tienne au Tabou, et Lacan était de ses amis, et on se réorientait au
Lorientais, la première cave, et il entraînait au Vieux­Colombier, dernier lieu de
l’âge des caves, le saxo Coleman Hawkins, le pianiste Erroll Garner et, s’il tenait
debout, Chet Baker, son semblable, son frère… Pas interdit de trompette lui, le
beau Chet, camé, piqué à l’os, qui filera de guingois jusqu’à soixante berges…,
cheval désuni.
Boris Vian, Chet Baker, la Gréco se faisant bronzer à poil sur le toit de la Louisiane
pendant qu’Albert Cossery, revenu de croisières de steward, chasse la danseuse
dans les étages, on ne devait pas s’ennuyer rue de Buci, rue de Seine, rue Bonaparte,
dans le territoire de Jean­Sol Partre (ainsi Vian baptisa­t­il le louchon dans
L’écume des jours) et du Castor enturbanné qui, mesquine, écrit dans La Force des
choses qu’elle trouve que Vian « s’écoutait », qu’il « cultivait trop complaisamment
le paradoxe »... Trop complaisamment? Elle beurrait la phrase, la Simone, mais ce
n’est pas avec elle que les zazous riaient, c’est avec Boris, le tsar Boris, sa mère
mélomane lui ayant donné ce prénom en hommage à Godounov, Boris 1 er , tsar de
tous les bars du cinquième arrondissement.
Alors voilà, c’est sa fête à Boris en 2009. Un demi­siècle qu’il a du vent dans le
crâne! Ça se célèbre, cinquante ans de tombe! Bienvenue aux noces de cendres,
Boris Vian
Le cheval mélancolique
on ira cracher sur sa tombe; c’est au
cimetière de Ville d’Avray qu’il repose
sept jours/semaine en dispute
avec les fourmis, les généraux, les
poissons morts, les bouchers de la
Villette, tous les fossoyeurs et les
chiens noirs du Mexique, et les
singes à cul nu…, tout ce qu’il a
laissé au­dessus des pâquerettes,
lui six feet under et nous, sur nos
guibolles en train de vieillir…
Tiens, lisons­le un brin, il avait tout
prévu dans un des poèmes du recueil
Je voudrais pas crever, y compris
mourir: « Quand j’aurai du vent
dans mon crâne/Quand j’aurai du
vent sur mes osses/P’tête qu’on
croira que je ricane/Mais ça sera
une impression fosse/Car il me
manquera/Mon élément plastique/Plastique
tique tique/Qu’auront
bouffé les rats/Ma paire de
bidules/Mes mollets mes rotules/Mes cuisses et mon cule/Sur
quoi je m’asseyais… », etc., et son cœur, et son foie et son
râble, « tous ces riens admirables »…, les abats, tout ce qui ne
nous reste pas du citoyen Boris Vian, du cheval mélancolique,
hormis bien sûr sa voix gravée, ses poèmes, ses romans et ceux
de Vernon Sullivan, ses nouvelles, ses chroniques de jazz, son
théâtre qu’on ne joue plus, hélas, car la folie, comme la nos­
CHANSONS
POSSIBLES
ET IMPOSSIBLES
CD disponible en
importation reprenant
les 12 chansons du
33 tours de 1968.
LA CHRONIQUE DE ROBERT LÉVESQUE
littérature étrangère
talgie (salut Simone) n’est plus ce qu’elle était…
Aux Allusifs, une enseigne qu’il aurait aimée, on a eu l’idée
de rendre hommage au cher défunt (regrets éternels) en
réalisant un magnifique album illustré qui reprend les
vingt­trois poèmes ineffables de Je voudrais pas crever,
que Jean­Jacques Pauvert avait publié en 1962, Pauvert,
ce zigoto qui édita autant le Marquis de Sade que la
comtesse de Ségur et le sieur Vian. Une vingtaine d’illustrateurs ont aiguisé leurs
crayons, trempé leurs plumes, ont découpé, collé, colorié, frotté, griffonné, enchanté
les petites pièces satiriques de l’auteur de celle­ci, par exemple, qui va
comme suit: « Si j’étais pohéteû, Je serais ivrogneû, J’aurais un nez rougeû »…
L’album est dédié à la mémoire de l’illustrateur qui en eut l’idée, Martin Matje,
qui a du vent dans le crâne depuis 2004.
Et lisant les remerciements d’usage, on apprend qu’Ursula, « mon Ourson l’Ursula
», Ursula Vian Kubler, vit toujours. Veuve de Vian, celle à qui jadis, au 6 bis
cité Véron, il écrivait qu’il voudrait pas crever « avant d’avoir usé/Sa bouche avec
[sa] bouche/Son corps avec [ses] mains/Le reste avec [ses] yeux/[Il]en [dit] pas
plus faut bien/Rester révérencieux ». Ciao le cheval, et mélancolique va!
© Loustal
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 27