Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Écrivain, éditeur
et chroniqueur
littéraire, Michel
Vézina a fait vœu
de culture et d’art.
Entre deux aventures,
il s’y consacre
corps et âme.
S UR LA ROUTE
La littérature doit­elle présenter un certain reflet du monde? Je suis de ceux
qui pensent que oui. À la radio, celle qu’on entend le samedi, Dany Laferrière,
en réaction à une série d’articles de La Presse qui parlaient de la faim dans le
monde, disait être étonné de ne pas retrouver, parmi les sujets qui sont abordés
dans la littérature contemporaine, la question de la faim, de la vie chère, de la
répartition de la nourriture sur la planète. Fleshmarket Close, de Ian Rankin et
Lemmer, l’invisible, de Deon Meyer ne parlent pas de ça, non, mais les deux
écrivains inscrivent leurs romans dans des réalités contemporaines. Qu’ont­ils
d’autre en commun? Les deux écrivent des polars, une littérature dite « de
genre » qui se sert de la fiction pour mettre en scène le monde et ses responsabilités
sociales, politiques et collectives.
Ian Rankin est né en 1960. On dit encore de lui qu’il est un jeune écrivain, même
si, du moins aux Éditions du Masque, il en est à son huitième titre et qu’il caracole
allègrement au sommet des listes des best­sellers en Angleterre, et ce,
toutes catégories littéraires confondues.
Ian Rankin est Écossais. Il a fait ses études à Édimbourg, où il a créé Rebus, son
personnage fétiche, tout en rédigeant son doctorat, et c’est dans cette ville que
se situe l’action de Fleshmarket Close. Comme à son habitude, Rankin met en
scène plusieurs histoires qui se croisent et se chevauchent, et Rebus, tout en
en menant une enquête bien sombre, concernant le meurtre
d’un journaliste kurde immigré, réussit à toutes les faire rebondir
l’une sur l’autre, comme si les vies, les
drames et les tragédies, plus on entrelace
leurs complexités, finissaient toujours par se
compléter.
FLESHMARKET CLOSE
Ian Rankin,
Du Masque,
480 p. | 32,95$
Qu’on sache que ce Kurde est trouvé mort
et que des squelettes humains sont découverts sous une chape de béton dans
un bar, qu’on apprenne qu’un violeur tout juste libéré est assassiné et que la
jeune sœur de sa dernière victime est en fugue, tout cela contribue au mystère
et à la construction du roman de manière admirablement efficace. Mais là où
Rankin, tout comme Deon Meyer d’ailleurs, dont je parlerai plus loin, font fort,
c’est en arrivant à donner à leur écriture cette force si corrosive en dépeignant
de manière efficace le monde auquel ils appartiennent.
Chez Rankin, le meurtre de l’immigré devient le prétexte à la mise en scène des
vastes problèmes qu’entraînent la question des immigrants clandestins; non
pas qu’il aborde le sujet en le banalisant ou en se donnant bonne conscience,
mais en mettant à jour de manière sentie et visiblement bien documentée un
réseau d’exploitation de main­d’œuvre illégale, associé à un autre réseau, celuilà
exploitant de manière abusive le système de logements sociaux de la ville
d’Édimbourg. Rankin, par le biais de son enquête policière, condamne certaines
manières de faire qu’on aurait, sous d’autres cieux et en d’autres époques, quali ­
fiées d’esclavage, mais qu’on évite souvent d’aborder, préférant jouer à
l’autruche.
Romans de la réalité
La peur, le chantage, les menaces, l’extorsion, rien n’est laissé de côté. Et en
décrivant son monde comme il le fait, Rankin nous fait plonger tête première dans
le nôtre, celui que notre littérature préfère souvent laisser de côté, ne s’intéressant
malheureusement qu’à son nombril. Avec Flesmarket Close, Rankin s’inscrit dans
le vrai, par le biais de la fiction.
L’Afrique maintenant
Comme chez son collègue du Nord, on a l’impression que l’intrigue policière de
Deon Meyer― encore une fois menée de main de maître ― sert de prétexte à la
mise en scène d’une époque, d’un monde, d’une société qui, elle aussi, tout comme
l’Écossaise de Rankin, tout comme la nôtre, accepte mal de vivre la réalité et la
complexité de ses Histoires, des vérités de leurs passés hantés.
Une femme fait appel à une agence de gardes du corps spécialisée dans la couverture
rapprochée des puissants. Parmi les services que Body Armour offre, on
compte les invisibles, des gardes du corps impressionnants, redoutables. C’est à ce
service particulièrement dispendieux que la jeune femme fait appel. Pourquoi?
Après avoir aperçu un homme à la télé, elle croit reconnaître son frère, censé être
mort depuis très longtemps. Elle appelle la police pour l’en informer et, quelques
jours plus tard, trois hommes tentent de l’assassiner.
Lemmer, l’invisible qu’on assignera à sa protection, aura l’impression de faillir à la
tâche quand la jeune femme sera blessée gravement et, comme pour racheter son
erreur, il mènera l’enquête pour retrouver le frère. Lemmer, un ancien militaire de
la période sombre de l’apartheid ― parce que oui, l’intrigue se joue en Afrique du
Sud ― mettra le pied dans un nid de guêpes que ni lui ni le lecteur n’auraient pu
imaginer, où tout le passé récent de ce pays complexe sera étalé. D’exploitations
forestières d’anciens Afrikaners en conseils de développement de réserves fauniques,
de milliardaires philanthropes en anciens ouvriers forestiers, c’est un portrait
contemporain qui, même si je n’ai jamais mis les pieds en Afrique du Sud, m’a semblé
redoutable de justesse.
LEMMER, L’INVISIBLE
Deon Meyer, Seuil,
448 p. | 32,95$
LA CHRONIQUE DE MICHEL VÉZINA
littérature étrangère
Non seulement Lemmer, l’invisible est­il un thriller fascinant, mais,
comme Ian Rankin le fait avec Fleshmarket Close, Deon Meyer
profite de l’intrigue policière qu’il met en place pour décrire le
monde dans lequel il vit. En effet, il ne place pas son intrigue dans
le passé et ne s’attarde pas inutilement à la psychologie de ses per­
sonnages, comme le font peut­être encore trop de
romanciers: Meyer s’intéresse plutôt à l’univers dans lequel
ils évoluent. Et tout ceci sans jamais faire de compromis
quant à la véracité ou à la profondeur des protagonistes.
La littérature doit­elle être le miroir du monde que ses auteurs dépeignent? Ces deux
romans qu’on pourrait méchamment nommer « romans à sensation » prennent le
pouls de notre époque comme peu d’autres osent le faire. Leurs auteurs prennent le
temps de lever les yeux de leurs claviers et, ce faisant, ils se font ainsi les vrais témoins
d’une époque dont ils sont les acteurs et les commentateurs privilégiés.
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 25