Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Stanley Péan est
rédacteur en chef du
libraire, écrivain,
animateur radio et
président de l’Union
des écrivaines et
écrivains québécois.
I CI COMME AILLEURS
Me serais­je laissé inspirer par le bicentenaire de la naissance d’Edgar Allan
Poe, père fondateur du genre policier, ou par le vingtième anniversaire de la
disparition de Georges Simenon? Il semble en tout cas que même sans l’avoir
prémédité, je me sois plongé dans des romans qui flirtent de près ou de loin
avec le genre noir inauguré par le célèbre Bostonnais, et auquel le non moins
fameux Liégeois a donné ses lettres de noblesse dans la francophonie.
Bien que dans l’esprit de plusieurs il soit associé à la saga historique, ne seraitce
que pour sa trilogie « La naissance d’une nation » (composée des romans
Thérèse, Marie et Émilienne), Pierre Caron n’en demeure pas moins un grand
connaisseur de polar qui a fréquenté assidûment Georges Simenon, autant
l’œuvre que l’homme. On se souvient d’ailleurs de son récit Mon ami Simenon,
qui relatait dans le détail la relation cordiale que l’écrivain, journaliste,
chroniqueur et avocat a entretenue pendant des années avec le créateur du
commissaire Maigret.
L’appel du mystère
L’évocation de l’univers romanesque d’un des plus illustres fils de Liège n’est
certes pas fortuite, puisque son influence sur Caron m’est apparue manifeste à
la lecture de Letendre et l’homme de rien, premier volet d’une série fort prometteuse
mettant en scène un collectionneur de livres anciens entraîné malgré lui
dans une histoire de meurtre sanglant. Une influence manifeste surtout dans
la manière plutôt que dans le style, encore que Caron ait de toute évidence
retenu les leçons de son mentor sur l’efficacité de la transparence et le rejet
des effets d’écriture. Plutôt que de miser sur des revirements de situation improbables,
des coups de théâtre et des péripéties prétendument haletantes
mais souvent guère crédibles, Caron privilégie ici une histoire simple, racontée
simplement, portée par des personnages « ordinaires » et attachants.
Décontenancé par l’assassinat de Loucka, cet « homme de rien » qui devait lui
procurer une rarissime édition originale des Liaisons dangereuses de Laclos, Letendre
décide de mener sa propre enquête, même s’il a bien conscience qu’« un
meurtre n’est pas l’occasion de jouer les personnages de roman ». Essaie­t­il
de compenser pour la disparition de sa femme, survenue il y a plusieurs années,
et qui n'a jamais été élucidée? Avec pour seuls outils son intuition et l’aide de
quelques proches et amis, il entreprend cette investigation
criminelle qui le conduira jusqu’à Prague et
LETENDRE ET
le plongera, au péril de son existence même,
L’HOMME DE RIEN
dans une histoire de complot mystérieux
Pierre Caron, Fides,
aux ramifications internationales. Le tout
344 p. | 24,95$
nous est raconté de la manière la plus simple
par Caron, qui aime bien jouer à cachecache
avec son lecteur, mais refuse obstinément les poudres et
Des gens ben ordinaires
les fumées, les sueurs froides et parfois forcées, désormais associées aux
thrillers américains contemporains. Ce choix esthétique, voire idéologique, n’est
pas sans évoquer aussi la manière de Chrystine Brouillet dans ses Maud
Graham. Il implique que l’auteur tienne le pari de susciter (et de maintenir!)
l’intérêt par la force tranquille de son intrigue et de sa plume, par le degré de
sympathie généré par ses personnages.
À n’en pas douter, Georges Simenon, qui n’avait pas hésité jadis à encourager
Pierre Caron à embrasser la vocation littéraire, serait sans doute fier de ne s’être
pas trompé sur le talent de son admirateur et ami. Et nul doute qu’il voudrait
lui aussi connaître la suite des aventures de Letendre, dont le prochain volet,
Letendre et les âmes mortes, devrait paraître à l'automne.
Au village, ils se sont moqués…
Premier roman de Julie Mazzieri, Québécoise expatriée en Corse, Le discours sur
la tombe de l’idiot commence aussi avec le meurtre d’un « homme de rien », en
l’occurrence l’idiot du village, qui osait pisser à la porte de la mairie de Chester.
Dès le début de l’histoire, nous savons que c’est le maire et son
adjoint qui ont enlevé puis jeté l’idiot au fond d’un puits pour
qu’il y meure. Au contraire de Caron, la romancière dévoile
donc son jeu dès les premières pages, rompant avec une tradition
dominante en polar, et ce, histoire de mieux se concentrer
sur le stratagème des criminels pour désigner un coupable.
Comme la disparition de la victime coïncide avec l’arrivée dans
LE DISCOURS SUR
LA TOMBE DE L’IDIOT
Julie Mazzieri,
Éd. José Corti,
246 p. | 31,95$
En librairie
le 24 février
LA CHRONIQUE DE STANLEY PÉAN
littérature québécoise
les parages de Paul Barabé, un ouvrier récemment
installé à la ferme des Fouquet, le maire voit en celui­ci
le bouc émissaire idéal, alors que son complice, asphyxié
par la culpabilité, risque de passer aux aveux…
Disons­le d’emblée: pour un premier roman, c’est un tour
de force que signe ici Mazzieri, diplômée en traduction
qui travaille, à ce titre, sur un inédit de Jane Bowles. Parce
qu’elle semble plus préoccupée par le tableau de ce monde rural, tissé serré,
indifférent à la violence qui le traverse, la romancière donne l’impression de
destiner son livre à une autre tablette que celle du roman noir. Pourtant, elle
s’y rattache par la fine analyse des mœurs peu honorables des citoyens de
Chester. Et qu’importe donc que ce demeuré ait disparu? Qu’importe qu’on
retrouve ensuite le cadavre d’une étrangère frivole dans un champ? De toute
façon, tout porte à croire que le coupable est cet étranger qui n’a pas gagné le
droit d’exister dans la communauté, non?
On les connaît, ces villageois qui vivent en vase clos, réfractaires aux marginaux,
à tous ceux qui ne sont pas « de souche » ou qui oseraient troubler l’ordre
établi. On les connaît pour avoir vu à l’œuvre leur frilosité maladive, au Québec
comme ailleurs. Heureusement, au­delà du propos sociologique, ce livre doit
son intérêt à l’écriture maîtrisée et limpide de Julie Mazzieri, à ses phrases
lapidaires qui évitent les écueils du mélodrame ou du sermon. Dénué de tout
sentimentalisme, ce roman s’impose en toute simplicité comme le premier
jalon dans l’œuvre d’une auteure qu’il faudra de toute évidence suivre à la trace.
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 23