Le Libraire - Index

Le Libraire - Lib51 - Index

Enseignant au cégep
et musicien à ses
heures, Simon-
Pierre Beaudet s’est
engagé en politique
comme en poésie:
avec conviction.
PAROLES
Patrice Desbiens a inscrit son dernier recueil sous le thème du décalage, dont la
savante définition du dictionnaire, placée en début de volume, nous informe
qu’il est un « manque de correspondance », un « défaut de concordance entre
deux êtres, deux choses ». Voilà peut­être l’essentiel de la condition de poète:
se sentir à côté de la plaque, au mauvais lieu, au mauvais moment. À moins que
ses talents de voyant ne lui permettent d’assembler les réalités les plus distantes.
Ainsi s’ouvre le recueil Décalage: « Des petites étoiles de poil/s’élèvent/s’envolent
et/s’éparpillent/de Limoilou/à Lowell à/Longlac./Il n’y a pas/de décalage. »
Voilà la connexion établie entre le Nord de l’Ontario, lieu d’origine du poète (Timmins,
pour être plus précis), la ville natale de Jack Kerouac et Québec, où l’un
tente de rejoindre l’autre. La première suite poétique est en effet consacrée à la
« première et dernière » Rencontre internationale Jack Kerouac, tenue dans la
capitale en 1987, qui a rassemblé les aficionados et la crème de la contre­culture
pour une célébration du poète de Lowell: « Les rues de Québec/suent et
puent/le vieux cœur de poète. » On y croise Allen Ginsberg, Denis Vanier, Josée
Yvon, « Baudelaire/un Abénaki d’Abitibi et Johnny Cash de Chicoutimi ». Tout ce
beau monde essaie de faire revivre la grande époque et cherche les traces de
l’écrivain beat qui prend parfois des dimensions religieuses, lui qu’on voit « drin ­
king wine with/these twelve hippies ». « Jack, where’s Jack? », demande inlas ­
sablement le poète à la faune bigarrée de la vieille ville. Sa recherche demeurera
vaine, laissant Jack à l’écart de tout le monde, assis au Fou­Bar: « Il a l’air/d’un
des serveurs/avec son carnet et/son crayon. »
La troisième section, « spicilège », qui se veut un « recueil d’actes, de documents,
de notes, d’essais », se présente comme un retour aux origines, et plus parti ­
culièrement à Timmins. Desbiens fait un ménage dans le bric­à­brac des choses
trouvées au fond de la mémoire: le Rimbaud en Pléiade volé à la bibliothèque
municipale, les disques de Bob Dylan et Ravi Shankar, Duke Robillard et le gars
qui a couché avec Joni Mitchell, l’oncle Henri qui « a travaillé toute/sa vie
pour Inco et maintenant/il est à la re­
ALIÉNOR
Richard Desjardins,
Lux Éditeur,
136 p. | 22,95$
traite/cloué au lit avec ses poumons/
ouverts sur lui comme une/mappe du
Nord », bref, tout ce qui constitue le flot
des souvenirs. Tout au long du recueil,
le poète s’interroge sur la manière de
rapiécer, on pourrait dire « rapailler »,
les fragments d’une vie et les apparte­
nances culturelles. Les éléments disparates, collés ensemble, ne feront pas de
la magie comme l’espéraient les surréalistes, mais trouveront leur sens dans le
discours poétique, si bien qu’en bout de ligne, entre Timmins, Sudbury, Lowell
et Charleville, « il n’y a pas de décalage ».
Il n’y a pas de décalage non plus dans le bien­nommé En temps et lieux 2, qui
paraît simultanément aux éditions l’Oie de Cravan. On retrouve ici le Desbiens
poète de l’instant, capable de figer un moment du quotidien et d’élever la
trivialité au rang de poésie, à l’image de ce poète grisonnant, gelé sur un banc
Temps et lieux
et couvert de fiente de pigeon: « Un poète comme un monument/au moment
du poème. » Toujours finement ciselés, tenant parfois en quatre vers ou
quelques strophes, les textes de Desbiens se concentrent autour d’images surprenantes
(« J’ai la cervelle/pleine comme un/pot de chambre ») et relatent la
prose du quotidien, toute faite d’enjambements, comme le temps qui coule,
devenant ainsi poésie. Ils peuvent même être de bon conseil, en ces temps de
crise économique: « Brûlez les banques/gardez votre argent/sous vos matelas
et/faites l’amour/dessus. »
Anamnèse de l’histoire
Richard Desjardins est un habitué des voyages dans le temps. Il a chanté la
colonisation du territoire américain par les premiers autochtones dans Nataq,
et raconté l’arrivée des Européens dans Le prix de l’or. On entendait également
parler depuis longtemps de ce fameux texte sur Aliénor d’Aquitaine, dont
certains chanceux ont pu entendre une version préliminaire en
spectacle. Présenté sur scène l’an dernier au festival Voix
d’Amériques, il est maintenant publié chez Lux, accompagné
d’illustrations du dessinateur Shrü.
EN TEMPS ET LIEUX 2
Patrice Desbiens,
L’Oie de Cravan,
60 p. | 14$
LA CHRONIQUE DE SIMON-PIERRE BEAUDET
Cette histoire en vers, à la manière d’une chanson de geste,
retrace la vie mouvementée d’Aliénor d’Aquitaine, épouse
successive du roi de France puis d’Angleterre. À cette
femme qui tenait une cour fastueuse, Desjardins ajoute
le personnage de Gauthier sans Avoir, un serf qui raconte
l’histoire du point de vue des dépossédés. Un serf, à
l’époque, devait sa vie entière au seigneur. Spolié, humilié,
ayant vu ses enfants mourir, Gauthier renonce au suicide et forme son projet:
« La soif de venger devint bien plus grande/J’ai choisi de vous suivre comme
ombre à son arbre. » On lit donc une « chanson de geste » retraçant la biographie
de la grande dame du point de vue des petits. Délaissant aussi l’image traditionnelle
d’Aliénor qui la fait poser en mécène des arts, l’auteur réinvente plutôt les
thèmes de la richesse et de la misère, du pouvoir et de la vengeance dans une
histoire inscrite au cœur du XII e siècle.
Ceci dit, Desjardins ne cherche pas à faire œuvre d’historien, mais de conteur.
Dans une forme d’apparence stricte, le poète s’amuse avec la langue, ne renonce
pas aux anachronismes et mélange les registres en passant du noble au populaire,
dans « une soupane linguistique [qu’il] souhaite la plus odorante et
onctueuse possible ». Cela donne des rimes surprenantes (dame/« god damn »!)
tout en respectant la forme traditionnelle des alexandrins… lesquels n’existaient
pas à l’époque d’Aliénor. Partout dans ces vers on sent le souffle
et la voix chaude du Desjardins que l’on connaît. Seul
bémol: les illustrations, certaines sugges­
tives et d’autres explicites, orientent un
peu trop la lecture. Autrement, les amateurs
du chantre abitibien retrouveront le
poète et le conteur au sommet de son art.
DÉCALAGE
Patrice Desbiens,
Prise de parole,
62 p. | 13,95$
poésie
LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 19