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LE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 16
Y VES B EAUCHEMIN
Un fin renard
On connaît d’Yves Beauchemin ses grands romans réalistes. Du
fulgurant succès de son deuxième livre, Le matou, en passant par
Juliette Pomerleau ou la trilogie-fleuve « Charles Le Téméraire »,
l’écrivain a habitué ses lecteurs à des fresques de la vie montréalaise.
Il revient cette saison sur un autre ton avec Renard Bleu, un drôle de
bestiaire qui mêle animaux et hommes, réel et fantaisie, pour les
lecteurs de 9 à 99 ans.
Les aventures de Renard Bleu devaient
être une série de livres pour les
jeunes. Le petit format aurait permis
à Beauchemin de se remettre de l’essoufflement
de l’écriture des quelque
mille cinq cents pages de « Charles Le
Téméraire »: « Mon éditeur, Antoine
Del Busso, m’a dit: “ Tu ne trouves
pas, Yves, que le format des petits romans
jeunesse est un peu usé? Me
semble que t’es fait pour le grand format.
Me semble que t’as besoin d’espace.
” J’ai répondu: “ Antoine, tu ne
me demandes quand même pas
d’écrire un roman jeunesse de quatre
cents pages? ” [Et] il m’a dit:
“ Pourquoi pas? ” » L’éditeur invite
donc Beauchemin à oublier les formules
et à suivre son intuition. Séduit
par l’idée, l’écrivain lit et relit les
grands classiques de la littérature
pour enfants. L’île au trésor de Robert
Louis Stevenson, Le merveilleux
Par
Catherine Lalonde
RENARD BLEU
Fides,
384 p. | 24,95$
voyage de Nils Holgersson à travers la
Suède de Selma Lagerlöf, Les frères
Cœur-de-lion d’Astrid Lindgren et,
bien entendu, Alice aux pays des merveilles
de Lewis Caroll, « dont la lecture
ravit autant les enfants que les
adultes. »
« Les personnages viennent des histoires
que je contais à mes garçons
quand ils étaient petits. J’avais oublié
les aventures, j’ai dû demander à
[mon fils] celles dont il se rappelait.
Voilà des années qu’il me harcèle
pour que j’écrive les aventures de Renard
Bleu. Déjà, c’est un signe. Ça
l’habite encore, maintenant qu’il est
adulte », raconte-t-il. Il ressort donc
des oubliettes ce Renard Bleu, ainsi
que ses comparses Gustave l’Ours, le
Canard Athlète et Bruno le Squelette,
pour ne nommer que ceux-là. Pour
sauver sa famille de la malédiction de
la sorcière Eulalie Laloux, Renard
Bleu doit trouver cinq gouttes du
sang d’un enfant qui aurait dormi
quatre-vingt-dix ans. Cet étrange
remède est le seul qui pourra contrer
le mauvais sort. Renard Bleu lutte
contre le temps, pendant que son
père, sa mère et sa sœur s’étiolent
dans un coma maléfique. Avec son improbable
farandole d’amis et d’animaux
parlants, il cherche la réponse
de l’énigme au mitan de la forêt abitibienne
comme au Parlement et au fin
fond des froides mers. Beauchemin ne
peut s’empêcher de décocher au passage
quelques pointes bien senties.
Aux politiciens, au ministère de
l’Éducation, du Loisir et du Sport, aux
publicistes et aux industries forestières.
Un certain personnage de premier
ministre, obsédé par sa chevelure dorée,
semble tout droit sorti d’une caricature
des pages d’un quotidien.
Beauchemin a déjà signé quatre
livres pour enfants aux éditions
Québec Amérique. « Il y a des animaux
dans tous mes précédents romans
pour enfants. Sauf qu’ici, je me
place d’un point de vue différent, plus
réaliste. Car je suis un romancier
réaliste. Je pars du réel pour déborder
un peu », explique-t-il. Sans compromis
d’écriture ou de vocabulaire
et avec une totale liberté de forme: «
© Sylvain Dumais
Je suis devenu comme un vieux chat
qui sait retomber sur ses pattes. Le
métier est un instinct d’abord, mais
il y a aussi une expérience, une habileté
qu’on acquiert. Il ne faut pas
que ça devienne mécanique, sinon ça
sent la recette. Pour moi, un
romancier est essentiellement un
conteur. La démarcation est parfois
très mince; dans le conte, il y a une
connotation de féerie, au-dessus de la
condition ordinaire. » Comme ses animaux
parlants, dont la philosophie
est dévoilée par le père de Renard
Bleu: « Il faut prendre ce qu’il y a
de bon chez les hommes tout en
continuant de vivre la vie simple
des animaux. »
ENTREVUE
littérature québécoise
© Martine Doyon
Encore tout imprégné de ce récit,
Beauchemin ne pense pas encore à
son prochain projet: « Quand je termine
un roman, je n’ai aucune idée de
ce que je vais faire. Faut que les batteries
se rechargent. Je n’ai pas beaucoup
écrit, comparé à Michel
Tremblay ou Yves Thériault. » Celui
que la presse a déjà qualifié de
« Balzac québécois » doit, pour produire,
se plier à une discipline de fer.
Au bureau de 10h30 à 18h30 tous les
jours, il s’astreint à écrire au moins
trois pages car, pour lui, « écrire,
c’est lutter contre la paresse ». Pas
de problème d’imagination ou de
blocage de la page blanche, cependant:
« Ce n’est pas [sur le plan] de
la conception que je sue, mais [sur
celui] de la forme, du peaufinage. »