Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib51 - IndexLE LIBRAIRE FÉVRIER-MARS 2009 10
S ÉBASTIEN R ICARD
Le souci de la langue
Même si toute une génération a appris à le connaître et à l’apprécier
sous son alias de rappeur, Sébastien Ricard, le Batlam de la formation
hip-hop Loco Locass, est également comédien. À la télévision, on l’a
vu dans Nos étés III ou Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Au théâtre,
il a joué dans La dame aux camélias (TNM) ou Kamouraska (Théâtre
Denise Pelletier). C’est d’ailleurs lui qui revêt la peau du regretté leader
des Colocs pour le film Dédé à travers les brumes, de Jean-Philippe
Duval, qui sortira sur nos écrans en mars. Tant le rappeur que le comédien
ont à cœur la langue, dont la littérature (plus particulièrement,
la poésie) demeure le véhicule le plus fondamental.
De son propre aveu, Sébastien Ricard
laisse s’empiler dans sa bibliothèque
personnelle des livres issus d’une
longue liste de titres à lire dans
laquelle il en pige un à l’occasion en
le savourant lentement. Il va sans
dire qu’en tant que fils de l’écrivain
André Ricard, le comédien attache
une importance certaine à la littérature
et la lecture. « Enfant, mon père
me lisait les contes de Perreault,
d’Andersen ou encore des histoires
tirées de la mythologie antique, que
je redécouvre ces temps-ci en les
relisant à ma fille, me confie-t-il.
Autrement, ma mère étant traductrice,
il y avait effectivement pas mal
de livres à la maison et j’ai été naturellement
porté vers ça. »
Parmi ces livres au sein desquels il a
grandi, un titre lui revient en mémoire
comme l’un des premiers qu’il ait lus
par lui-même et qui a laissé une marque
indélébile sur lui: « Il s’agit de
Dans un gant de fer, de Claire Martin,
qui est une amie de mes parents. Au
moment où je l’ai lu, j’étais moi-même
pensionnaire, en plus, et c’est un livre
qui parle beaucoup de la vie en pension,
alors j’ai tripé. À la même
époque, j’ai lu Le Survenant de Ger-
Par
Stanley Péan
maine Guèvremont, auquel je reviens
périodiquement. À chaque fois, je suis
émerveillé et fier de penser qu’un auteur
d’ici ait pu traduire d’une telle
façon un mythe tellement présent
dans toutes les cultures — je pense
notamment à Théorème de Pasolini. »
« Je retourne
toujours à L’homme
rapaillé de Gaston
Miron. C’est un livre
qui va toujours
m’accompagner. »
Ces piles de bouquins qui ne cessent
de monter dans sa bibliothèque, Ricard
y ajoute volontiers les recommandations
d’amis ou les ouvrages
évoqués dans les livres d’autres
écrivains qu’il lit et relit. « Je retourne
toujours à L’homme rapaillé de Gaston
Miron, raconte t-il. C’est un livre qui
va toujours m’accompagner, qui nous
apprend tant de choses sur
l’humain, un livre que je recommande
à tous les gens qui viennent
d’ailleurs. »
On ne s’étonne guère que ce membre
de Loco Locass privilégie la poésie
au détriment, parfois, des autres
genres littéraires: « Je ne suis pas un
grand lecteur de romans, je l’avoue;
je l’ai été plus jeune, à l’adolescence.
À l’âge où on lit pour se faire raconter
des histoires, je lisais beaucoup
Balzac, Dumas. Avec le temps, j’ai
perdu ce goût, je suis devenu plus
sensible sur la manière dont les
choses sont exprimées, la langue, le
style. J’ai une profonde admiration
pour Saint-John Perse (Éloges) de
même que pour Charles Baudelaire
(Les fleurs du mal), Louis Aragon (Le
roman inachevé) et Pablo Neruda
(Chant général). »
Au souvenir de soirées où les mousquetaires
de Loco Locass puisaient
chez la crème de la crème des poètes
d’ici, on devine que Sébastien Ricard
s’enorgueillit sans honte de l’héritage
que nous ont laissé les autres grands
poètes de chez nous. « Je reviens souvent
à cette anthologie de la poésie
québécoise établie par Laurent Mailhot
et Pierre Nepveu, dans laquelle
mes collègues de Loco et moi on a
beaucoup pigé. C’est un livre qui m’a
© Sylvain Dumais
promené à travers les époques, qui
m’a permis bien des découvertes. Je
pense à Alfred Desrochers, un poète
méconnu, qu’on connaît à cause du
prix qui porte son nom, parce que
c’est le père de Clémence, et pour
quelques poèmes qui sont restés,
mais on gagne à le fréquenter davantage,
à cause de son souffle très
ample. Je pense à Saint-Denys-
Garneau, aussi, que j’ai découvert de
la même manière. Et à Nelligan, à l’égard
de qui j’avais tout de sorte de
préjugés autrefois (après Rimbaud,
après Verlaine, pourquoi Nelligan?,
que je me disais) jusqu’au jour où on
m’a demandé d’en faire une lecture
publique et que je m’y suis plongé
pour la peine. Et vraiment, j’ai été
soufflé! », lance Ricard.
Cela dit, l’amour des classiques n’interdit
pas à ce chanteur et acteur
d’apprécier les contemporains, dont
son ami Jean-Philippe Bergeron, qu’il
cite avec un brin de pudeur, tout de
même: « Chaque fois qu’on me demande
d’énumérer les livres que
j’aime, je parle de Visages de l’affolement,
pas seulement pour lui faire de
la pub, mais parce que je crois que
c’est vraiment un livre très fort, qui
a d’ailleurs mérité le prix Alain-
Grandbois. »
Et puis, compte tenu du propos revendicateur
de Loco Locass, on ne se surprendra
pas d’apprendre que
Sébastien Ricard fréquente les grands
essayistes d’ici. « Mon essai de
prédilection reste Raisons communes
de Fernand Dumont, mais j’aime aussi
Blocs erratiques d’Hubert Aquin. C’est
le type de lectures qui a beaucoup
nourri la démarche de Loco Locass. Et
puis, mon père est membre de
l’Académie des lettres du Québec et
j’ai souvent assisté aux congrès, aux
rencontres organisées par l’Académie
autour d’un thème. Les gens ne le
savent pas toujours, mais c’est ouvert
au public. En général, les essais des
écrivains qui participent sont publiés
ensuite; et j’aime beaucoup lire ce
type de textes de réflexion. »
DANS UN GANT
DE FER (2 T.)
Claire Martin, BQ,
216 p. et 232 p. |
9,95$ ch.
LE SURVENANT
Germaine
Guèvremont, BQ,
224 p. | 9,95$
Libraire d’un jour
L’HOMME
RAPAILLÉ
Gaston Miron, Typo,
272 p. | 12,95$
ÉLOGES
Saint-John Perse,
Gallimard,
224 p. | 14,95$