Le Libraire - Index

Le Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - Index

Essai
La chronique de Mira Cliche
Échangerait mort violente
contre sécurité éternelle
Le crime, la violence et la mort forment un trio moins glamour mais aussi naturel que sex, drugs and rock’n’roll.
Analysant respectivement ces trois sujets, les essais d’Eric J. Hobsbawm, Robert Muchembled et Céline Lafontaine
tracent pour chacun d’eux des lignes étonnamment convergentes…
À tout seigneur tout honneur, commençons par l’éminent historien
anglais Eric J. Hobsbawm, dont Lux Éditeur vient de faire paraître
l’un des essais fondateurs. Paru en 1969, Les bandits a été revu et
corrigé par l’auteur en 1999. Loin de s’intéresser à tous les malfaiteurs,
cet essai porte sur le phénomène du « banditisme social »,
c’est-à-dire des brigands qui non seulement contreviennent aux
règles établies par le pouvoir central, mais gagnent du même coup la
sympathie et la protection de la population. Dans l’imaginaire occidental,
Robin des Bois en est l’archétype.
Évidemment, pour s’attirer les faveurs du peuple, le bandit ne doit
escroquer que les riches et les puissants. Qu’il soit « brigand au grand
cœur », « vengeur » sanguinaire ou « haïdouk » (bandit de grand
chemin) épris de liberté (pour reprendre la typologie esquissée par
Hobsbawm), le bandit trace les limites du pouvoir. Comme le fait
remarquer l’historien, « si tout un chacun avait le droit de tuer un
hors-la-loi, c’est parce qu’aucune autorité n’était en mesure de le
soumettre à sa loi ».
Une centralisation imposée
Le banditisme social naît avec la centralisation des pouvoirs et l’expansion
des États, soit à partir de la Renaissance pour ce qui est de l’Europe.
En tant que sièges des premiers États, les grandes villes ne font pas les
frais de ce déploiement; les campagnes, en revanche, sont intégrées avec
plus ou moins de délicatesse. Microsociétés autarciques et tissées serrées,
elles rechignent à l’imposition d’un cadre politique, social et
économique qui leur est extérieur. Dans ce contexte, le paysan forcé de
courber l’échine voit dans le bandit qui défie l’autorité un frère, un
représentant, voire un chef.
Les nombreux et fascinants exemples cités par Hobsbawm démontrent
la fréquence du banditisme social dans les sociétés rurales du monde
entier, et ce, jusqu’au XIX e siècle. Il s’agit donc principalement d’un
phénomène passé. Toutefois, prévient l’historien, « à mesure que l’État
devient plus distant et que des institutions telles que les syndicats se
réduisent à des organisations d’autodéfense corporatiste […], il se pourrait
bien qu’augmente l’attrait exercé par ces rêves d’insurrection privée
et de justice individuelle ».
Jeunesse et violence
Cette mise en garde d’Hobsbawm, l’historien français Robert Muchembled
l’endosserait entièrement. En effet, dans Une histoire de la violence,
Muchembled trace un portrait robot des « violents » au fil des siècles, portrait
qui présente une constance troublante et correspond parfaitement
aux bandits d’Hobsbawm: dans les deux cas, il s’agit surtout de jeunes
hommes de 14 à 35 ans, célibataires et peinant à se tailler une place dans
la société. Étudiant le recul de la violence en Europe au cours des sept
derniers siècles, l’historien établit à plusieurs reprises un parallèle avec les
jeunes révoltés des banlieues françaises d’aujourd’hui…
Mais revenons au recul de la violence. Au Moyen Âge, la culture encourage
une certaine brutalité. L’homicide est courant (entre 6 et 150 pour 100 000
habitants, contre 1,5 en France et au Québec en 2006) et faiblement
réprimé. Rarement puni par les autorités judiciaires, il fait plutôt l’objet de
règlements à l’amiable par lesquels l’assassin rachète littéralement son for-
Les bandits
Eric J. Hobsbawm,
Lux Éditeur,
248 p., 24,95$
Une histoire de la
violence
Robert Muchembled,
Seuil,
coll. L’univers
historique,
498 p., 39,95$
La société postmortelle
Céline Lafontaine,
Seuil, 242 p., 29,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Sens critique
fait. Au XVIII e siècle, la violence recule un peu avec l’interdiction du
port d’arme chez les manants. Seuls les nobles peuvent désormais
occire et violenter à main armée, privilège qu’ils perdront au siècle sui -
vant. La sphère de la violence tolérée se resserre alors autour des corps
de métiers dont elle est l’outil: la police et l’armée. Autrement dit, l’État
s’arroge peu à peu le monopole de la violence légale.
Évidemment, un État ne peut pas s’imposer contre la volonté populaire.
Les réformes politiques et administratives s’accompagnent toujours de
mutations culturelles importantes, que Muchembled analyse finement.
Ainsi, le recul de la violence fait-il grimper le cours de la sécurité,
à mesure que croissent la prospérité, la stabilité politique et
l’individualisme.
La mort est toujours violente
Ces changements culturels intéressent également Céline Lafontaine
dans La société postmortelle. En effet, les mutations qui conduisent une
société à lutter contre la violence sont intimement liées à celles qui
l’incitent à valoriser la santé du corps et la vie. Or, ces valeurs nouvelles
bouleversent notre conception de la mort.
Il fut en effet un temps où la mort avait un sens: on mourait parce
qu’une divinité en avait décidé ainsi. Les morts, à l’époque, étaient plus
jeunes que vieux — c’étaient les femmes en couches, les nouveau-nés,
les jeunes hommes tombés au combat ou sous le coup d’une épidémie,
d’une famine, etc. Les vieillards se faisaient trop rares pour former le
gros des bataillons de moribonds. En repoussant l’espérance de vie et les
chances de guérison, la science a contribué à ce qu’on associe vieillesse
et mort, bien qu’avec le raffinement des diagnostics, plus personne ne
meurt « de vieillesse ». Aujourd’hui, le mourant a l’amère impression
d’être devenu vieux ou malade trop tôt, juste avant que la médecine
puisse le sauver de la mort, si ce n’est carrément de la mortalité. Il n’y
a plus désormais de raison de mourir — la science nous rapproche tranquillement
de l’éternité.
Le corollaire de cette mort repoussée? Comme les bandits d’Hobsbawm
et les criminels violents de Muchembled, les jeunes d’aujourd’hui,
« placés devant une longévité qui ne cesse de croître […], vivent dans
l’attente d’entrer dans la vie active alors que leur mise sous tutelle
sociale se prolonge de plus en plus », note Lafontaine. Cherchant à prolonger
la vie et la jeunesse, nos sociétés isolent paradoxalement aussi
bien les jeunes que les vieillards, empêchant les uns d’apparaître sur la
scène publique, et les autres d’en disparaître.
Depuis la fin de ses études en philosophie, Mira Cliche a
pratiqué plusieurs métiers, dont ceux de journaliste et de
scénariste. Elle fait de la traduction, collabore à plusieurs
périodiques et lit tout ce qui lui tombe sous la main.